Portrait - Mistral Pharma, ou la mort du pilulier

«Le bateau est à l’eau; il s’agit d’avoir le plus de monde dans le bateau pour se rendre à l’île au trésor», dit Bertrand Bolduc, de Mistral Pharma.
Photo: Annik MH de Carufel «Le bateau est à l’eau; il s’agit d’avoir le plus de monde dans le bateau pour se rendre à l’île au trésor», dit Bertrand Bolduc, de Mistral Pharma.

Bertrand Bolduc est un pharmacien qui ne pratique sa profession dans une pharmacie qu'un soir par mois, ce qui lui permet de maintenir un contact avec la clientèle de première ligne et d'accumuler des informations utiles dans sa carrière d'entrepreneur. Depuis sa sortie de l'université en 1990, il a toujours travaillé dans des sociétés pharmaceutiques, notamment chez Servier, Biovail et Axcan Pharma. «Mais je voulais être volant, moi aussi», dit-il. Le véhicule qu'on lui a confié et qu'il espère convertir en bolide est encore en voie de démarrage. Il s'appelle Mistral Pharma.

Comme pharmacien pratiquant, M. Bolduc dit constater que «les gens, et pas seulement les vieux, sont tout mêlés» lorsque vient le temps de prendre leurs pilules. Le pilulier ou la petite boîte rouge à 28 casiers n'empêche pas les erreurs, parce que les gens ne font pas attention. Certaines personnes doivent avaler plusieurs pilules à des moments différents de la journée, afin que le médicament ait un effet constant sur elles. Certaines entreprises, comme Mistral Pharma, se spécialisent dans le développement de produits pharmaceutiques offrant une libération contrôlée du médicament, de telle sorte qu'une seule pilule peut en remplacer deux ou trois de fabrication traditionnelle. En plus de réduire les risques d'erreur dans la prise du médicament, le fait de n'en prendre qu'une seule fois peut aussi donner l'impression qu'on est moins malade, souligne cet homme qui a hérité des talents de vendeur de son père.

À l'emploi d'Axcan Pharma entre 1996 et 2000, il a vu les revenus de cette entreprise passer de 15 à 120 millions. Il a surtout beaucoup appris de son patron, Léon Gosselin, «un homme extraordinaire doté d'une tolérance phénoménale au risque». Pendant cette période, il a aussi obtenu un MBA de l'École des hautes études commerciales de Montréal. Ce bagage d'expérience et de connaissances lui a permis de se voir offrir en 2003 la direction d'une entreprise en déroute sise à Toronto, plus virtuelle que réelle, avec une bonne technologie et sans produits. Il est revenu à Montréal avec deux boîtes remplies de paperasse et quelques brevets, en se demandant bien dans quelle galère il s'était embarqué.

Seul au départ, il a embauché à temps partiel Alain Desjardins, qui avait l'expertise de plusieurs entreprises, notamment Labopharm, et qui avait participé à l'élaboration de plusieurs produits tels que le Gravol. À l'instar de Labopharm, qui reste un modèle pour Mistral Pharma, la décision fut prise d'aller vers les médicaments oraux à libération contrôlée. Comment y arrive-t-on? On prend des médicaments qui ont fait leurs preuves sur le marché et dont le brevet est expiré ou le point de l'être, puis on les transforme en des médicaments à libération contrôlée. Cette démarche peut s'étendre sur une période de trois à quatre ans et ne coûter que de trois à dix millions. C'est nettement plus rapide et moins coûteux que toutes les étapes qu'il faut franchir dans le cas d'un produit pharmaceutique nouveau, ce qui prend de huit à dix ans et nécessite des capitaux pouvant atteindre 800 millions.

Si les risques sont moins grands, il en est de même des gains potentiels. Pour sa part, Mistral Pharma puisse dans une liste possible de 5000 médicaments et en retient environ 200 parmi ceux qui offrent les meilleures possibilités de vente. L'entreprise vise des produits pouvant rapporter de 100 à 150 millions, tout en ne requérant qu'un investissement d'un million et une durée d'au plus un an et demi pour mettre au point une formulation, assurer la propriété intellectuelle et procéder à une étude clinique. Une fois ces étapes franchies, il s'agit de trouver une entreprise pharmaceutique spécialisée qui voudra acquérir le médicament, auquel elle devra faire subir un autre test avant d'obtenir l'aval des autorités réglementaires compétentes.

En 2004, certains investisseurs privés, dont Nancy Orr, épouse de Michel Gaucher, ont mis 500 000 $ dans une coquille vide inscrite à la bourse de croissance TSX, ce qui allait devenir l'année suivante la porte d'entrée de Mistral Pharma pour un accès au marché des capitaux. L'option de recourir à une société de capital de risque fut écartée parce que cette catégorie d'investisseurs s'intéresse à des produits dont les recherches sont avancées et offrent un potentiel considérable de profit, explique M. Bolduc. Il restait alors le recours aux marchés publics par la voie de TSX croissance. À ce jour, aucun appel public à l'épargne n'a été fait, puisqu'il y a eu suffisamment de placements privés venant d'investisseurs d'un peu partout au Canada. En fait, Mistral Pharma a obtenu 11,3 millions depuis 2003, le plus récent montant ayant été de 5,3 millions. Tant que cette source de capitaux sera disponible, M. Bolduc la préférera parce qu'elle est plus rapide et moins coûteuse qu'une émission publique. L'actionnariat actuel comprend près de 400 investisseurs, le plus important étant Dynex Capital, une firme dont les partenaires proviennent de Dorval et de Kingston.

L'entreprise a quatre millions en réserve et dit en avoir suffisamment pour les deux prochaines années. Elle a présentement une dizaine d'employés et s'apprête à déménager dans des locaux plus grands à Dorval: elle a un laboratoire et trois projets. Son produit le plus avancé est Unimin, une reformulation d'un médicament prescrit ayant des ventes de 275 millions $US. Il s'agit d'un produit conçu pour résoudre certains problèmes dermatologiques et guérir d'autres lésions cutanées, produit à propos duquel M. Bolduc ne veut pas donner d'informations détaillées, si ce n'est de dire que des discussions sont en cours avec plusieurs sociétés internationales et qu'une annonce de transaction pourrait être faite avant la fin de l'année. Si tel était le cas et que les essais cliniques à venir donnaient de bons résultats, ce produit pourrait être sur le marché en 2009 et générer des ventes de plus de 100 millions $US par année, pense M. Bolduc.

Pour Mistral Pharma, ce produit peut représenter une valeur de 20 à 30 millions, soutient le président, en soulignant le fait que la capitalisation actuelle de l'entreprise serait d'environ 10 millions. Néanmoins, quoi qu'il arrive avec Unimin, on ne prévoit pas l'atteinte de la rentabilité de cette PME avant 2010. Et si tout se déroule comme le voudrait M. Bolduc, ce véhicule se transformerait par la suite en bolide avec l'arrivée d'autres produits, dont l'un pour le traitement du côlon irritable. Ce produit pourrait sans doute intéresser Axcan Pharma, puisqu'il touche à son secteur d'activité. Un troisième produit pour lequel Mistral a déjà déposé un brevet provisoire aux États-Unis est une combinaison de deux agents pharmaceutiques actifs pour le traitement de l'arthrite et la protection de l'estomac contre les effets ulcéreux des médicaments anti-inflammatoires.

Étant l'enfant d'investisseurs qui s'attendent à faire de l'argent, un enfant dont M. Bolduc et son équipe ont pour mission de faire grandir, Mistral Pharma demeure ouverte aux occasions d'affaires qui pourraient se présenter, que ce soit une acquisition, une fusion, voire la vente pure et simple. «Le bateau est à l'eau; il s'agit d'avoir le plus de monde dans le bateau pour se rendre à l'île au trésor», dit-il.

M. Bolduc est président de BioQuébec depuis 2004 et termine son mandat dans deux mois. Le rôle de président de ce réseau québécois des bio-industries et des sciences de la vie lui aura permis de connaître tout le monde dans ce domaine, sur les plans tant scientifique que politique et économique.