Portrait - Elvis is alive... et fait vivre le Capitole de Québec

Les tabloïds et les fans ne sont plus seuls à le croire. Elvis is alive — and kicking. Il a même ressuscité un théâtre abandonné pendant plus d'un quart de siècle. «C'est la légende du King qui a sauvé le Capitole, insiste Jean Pilote, propriétaire et directeur de l'établissement de la rue Saint-Jean, à Québec. Sans ce spectacle-là, on aurait fait faillite il y a plusieurs années. Et Guy Cloutier y aurait probablement perdu sa chemise.»

C'est que la maison de production de son oncle maternel, gérant des «p'tits Simards» et de l'animatrice de La Fureur, avait investi des sommes importantes au début des années 1990 pour acquérir la magnifique salle de spectacle, située aux portes du Vieux-Québec, et lui redonner l'éclat de ses grands jours.

«À l'époque, je travaillais avec Guy à Montréal. Il n'était pas question du tout qu'on s'installe à Québec, raconte M. Pilote. Mais quand j'ai vu la salle, je me suis dit qu'on ne pouvait pas laisser passer l'occasion. Il y avait trois pieds de glace devant la scène et des pigeons morts partout, mais c'était magnifique.»

En outre, tous les paliers de gouvernement étaient prêts à investir pour éviter que le monument historique ne soit transformé en centre commercial. Après avoir acquis le théâtre pour moins d'un million, les hommes d'affaires ont donc facilement obtenu cinq millions en subventions et en prêts sans intérêt. Mais l'aménagement des lieux leur a coûté la peau des fesses: «On avait un projet de 12 millions sur papier, mais on a fini par en débourser 16, parce qu'on voulait que ça soit parfait. Sauf que c'est devenu lourd à porter.»

La dernière chance

D'autant plus que le théâtre a mis du temps à se faire une niche dans son marché. «On a eu trois directeurs en autant d'années. L'hôtel allait bien depuis le début. Le restaurant aussi. Mais nous perdions de l'argent avec la salle. Ça n'avait pas de bon sens. Tout était plein mais on avait un déficit d'exploitation de 280 000 $».

En fait, deux ans après l'ouverture, les finances de l'établissement étaient dans un état tellement lamentable qu'elles mettaient en péril son principal créancier. «L'achat du Capitole, c'était mon idée. Guy a approuvé ça sur le coin d'une table, raconte M. Pilote. Quand ça a commencé à mal tourner, il m'a envoyé m'occuper de MON théâtre. Aujourd'hui j'en ris. À l'époque, il n'y avait pas de quoi se réjouir».

Le spectacle de la première saison avait été bien accueilli par la critique, mais le public n'avait pas suivi. Le deuxième été, une revue des Beatles avait très bien marché, mais n'avait pas permis au théâtre de rentrer dans ses frais. «Il fallait trouver quelque chose et vite. Mais on avait très peur de faire un show sur Elvis, avec des subventions, dans une ville au cachet européen. À l'époque, tout le monde trouvait ça quétaine.»

Dans l'urgence, l'équipe du Capitole se lance quand même dans l'aventure, les doigts croisés. «On n'avait pas beaucoup de moyens, mais on a mis le paquet: il y a 11 comédiens sur scène. Ça coûte cher. La seule chose qu'on ait ratée, c'est la pub. C'était tellement laid!».

La veille de la première, en juillet 1995, à peine une poignée de billets avaient trouvé preneur. «On en a donné 8000, pour faire parler du spectacle», rappelle M. Pilote.

Le reste appartient à la petite histoire. «On s'est mis à en vendre des centaines par jour. On a fini l'été avec 32 000 spectateurs. Dès l'été suivant, on en avait le double.» Il y a huit ans et 900 représentations que ça dure... «On donne 96 représentations à guichets fermés par année. Plus de 100 000 personnes viennent voir le spectacle chaque été, souligne l'homme d'affaires. Et le plus beau, c'est que les deux tiers d'entre elles l'avaient déjà vu avant!»

Avec un tel taux de répétition, le bassin de spectateurs n'est pas prêt de se tarir. Pour le plus grand bonheur de M. Pilote, bien sûr, mais aussi pour celui de tous les hôteliers, restaurateurs et commerçants de la Vieille Capitale.

À la fin de 1997, une étude menée pour le compte du producteur par la firme de communications Zins Beauchesne et associés montrait en effet que près de 80 % des acheteurs de billets provenaient de l'extérieur de la région de Québec. Et près de 60 % d'entre eux affirmaient que le spectacle était le motif principal de leur séjour dans la vieille capitale.

En plus des 4000 nuités disponibles à l'hôtel du Capitole, le spectacle est aussi responsable de la location de centaines d'autres chambres dans les établissements du quartier. Au total, l'impact économique global du spectacle sur la région de Québec — excluant l'achat de billets de spectacle — était estimé à près de 14 millions de dollars.

Seul maître à bord

Le succès d'Elvis Story a permis au Capitole de renouer avec la rentabilité en 1997. Échaudé, Guy Cloutier a néanmoins décidé de se retirer du projet. «Ça n'a jamais été dans ses plans, en fait. Pour le moment, il se consacre à temps plein à la carrière de Véronique et de ses autres artistes», explique-t-il.

Depuis le printemps dernier, Jean Pilote est donc seul maître à bord du Capitole. Mais il est entouré d'une équipe solide, forgée par l'aventure Elvis. «Les gens qui travaillent avec nous ne se voient pas travailler ailleurs. Il y a vraiment un sentiment d'appartenance très fort. Faut dire qu'on en a vu de toutes les couleurs ensemble».

Selon Jean Pilote, le succès d'Elvis Story est évidemment attribuable au dévouement des artisans ainsi qu'à la qualité du concept, des interprètes et de la scénographie.

Mais c'est aussi le résultat d'une stratégie de commercialisation audacieuse et éprouvée. «Dès le début, on a décidé qu'on ne ferait le spectacle qu'au Capitole. Qu'on n'irait jamais en tournée ailleurs au Québec, précise-t-il. On voulait que ça devienne notre spectacle-phare, que les gens viennent nous voir.»

Pour séduire les clients de Montréal, du Centre-du-Québec, du Saguenay ou du Québec maritime, le Capitole investit toutefois des centaines de milliers de dollars en publicité. «Les gens ne se rendent pas compte de ce que ça nous coûte en frais promotionnels. On parle de centaines de milliers de dollars!»

L'avenir d'Elvis

Jean Pilote sait bien que le Capitole devra se renouveler un jour ou l'autre. Et que même si Elvis semble immortel, le spectacle monté par sa troupe, ne le sera sans doute pas. Mais il n'est pas inquiet. «Les premières années, je pensais toujours à l'après-Elvis. Plus maintenant. Nos ventes augmentent encore, souligne-t-il. Et je me dis que quand elles se mettront à ralentir, j'aurai le temps de voir venir.»

N'empêche qu'un nouveau spectacle inspiré du phénomène musical motown est déjà en préparation. Il sera d'ailleurs présenté au Capitole dès cette année.

En attendant leur mise à la retraite, les artisans d'Elvis Story continuent à s'amuser comme des fous. L'an dernier, ils se sont même payé une grosse folie. Ils sont partis faire leur show dans un casino du Mississippi. À quatre heures de voiture du lieu de naissance du King. «Au début tout le monde nous traitait de fous», raconte le meneur de la troupe et directeur du Capitole de Québec, Jean Pilote. Et il fallait l'être un peu pour vendre un show d'Elvis aux portes de son royaume. «On devait faire deux semaines. Finalement, on en a fait douze. Et on a eu droit à des ovations tous les soirs.»

Fort de ce succès, le King de Québec se prépare à sa première grande tournée à l'étranger avec des haltes à Paris d'abord, puis au Japon, «le plus gros bassin de fans d'Elvis au monde», dit M. Pilote. Si le passé est garant de l'avenir, le spectacle ne devrait avoir aucun mal à les séduire.