Inco: Teck laisse tomber son audacieux projet

Ce que plusieurs voyaient comme un coup de génie n'a pas eu lieu. Teck Cominco a laissé tomber hier son projet d'émettre des actions pour 5,7 milliards afin de financer l'acquisition de la société minière torontoise Inco, un retrait qui semble redonner le statut de favori au brésilien CVRD.

Le producteur de zinc de Vancouver, un des trois prédateurs à tourner autour d'Inco depuis quelques mois, avait annoncé mardi qu'il haussait son offre à 20 milliards mais qu'il voulait d'abord émettre des actions à la Bourse de Toronto pour amasser des fonds. La vente d'actions, annoncée mardi à la grande surprise de Bay Street, aurait été la plus grosse de l'histoire du pays.

Une émission d'actions n'a cependant rien d'un processus automatique. Teck Cominco avait certes retenu quatre grandes maisons de courtage pour faire l'intermédiaire entre elle et les investisseurs potentiels. Mais au moment de faire le point hier, la compagnie a avoué que l'intérêt n'y était pas.

«Bien que nous ayons reçu un appui solide de la part d'un grand nombre d'investisseurs institutionnels, nous n'avons pas été capables de compléter cet appel public à l'épargne selon des modalités raisonnables», a dit dans un communiqué le président de la compagnie, Don Lindsay.

S'il était allé de l'avant, cet appel public à l'épargne aurait permis à Teck d'augmenter son offre de façon substantielle en la faisant passer de 18,5 à 20 milliards. Ce ne sera pas le cas. L'offre pour Inco, deuxième producteur de nickel au monde avec ses gigantesques installations à Sudbury, est donc demeurée inchangée et devait expirer hier sur le coup de minuit.

«Nous n'allons ni amender ni prolonger notre offre pour Inco, a poursuivi M. Lindsay. Nous allons maintenant poursuivre certaines des avenues qui s'offrent pour faire croître Teck Cominco et créer de la valeur pour nos actionnaires, à la fois par des améliorations à nos actifs et par des acquisitions.»

Opération nocturne

La haute direction de la compagnie a passé toute la nuit au téléphone, essayant jusqu'à l'ouverture des marchés de juger l'intérêt des joueurs du marché pour déterminer s'il valait la peine d'émettre des actions. «On était assez loin du but», a dit le porte-parole Ron Millos lors d'un entretien. Le problème n'était pas nécessairement lié au prix discuté, a-t-il dit, mais davantage du côté de l'intérêt cumulatif. «On savait au départ que ça serait tout un défi.»

Le vent de consolidation qui balaie le secteur des matières premières trouve racine dans une montée des prix sans précédent qui génère des revenus et profits inimaginables. La hausse s'explique par la demande de certains pays comme la Chine. Le prix du cuivre, par exemple, a presque quintuplé depuis l'été 2002. Même chose pour celui du nickel, utilisé dans l'acier inoxydable. Certains analystes se demandent combien de temps pourrait durer ce cycle.

Pour illustrer le caractère ambitieux du projet de Teck, il suffirait de rappeler que le plus important appel public à l'épargne de l'histoire canadienne a eu lieu en septembre 2004. Le produit net s'était alors chiffré à 3,2 milliards, soit la valeur totale des actions qui avaient été émises sur le marché pour la tranche de 20 % que le gouvernement fédéral détenait dans Petro-Canada.

«Ils ont joué de prudence», a dit sous le couvert de l'anonymat un analyste torontois. Teck ne voulait pas vendre les actions à un prix trop faible, a-t-il dit. «Il y avait sûrement un niveau en deçà duquel ils n'iraient pas, et ils n'ont probablement pas récolté assez d'argent.»

CVRD en position de tête

L'abandon du projet de Teck ouvre toute grande la voie au géant minier brésilien Companhia Vale do Rio Doce (CVRD), qui offre 19,2 milliards. Plusieurs analystes estiment que CVRD est très bien placée pour l'emporter, car son offre est entièrement constituée d'argent comptant.

En ce qui concerne l'offre de CVRD, qui prend fin le 28 septembre, Inco a indiqué à ses actionnaires cette semaine qu'ils ne devaient rien faire pour l'instant. Inco souhaite toutefois discuter avec la société brésilienne pour voir s'il n'y a pas moyen d'améliorer l'offre. L'union des deux compagnies donnerait naissance à la deuxième société minière mondiale.

L'offre de Teck, qu'Inco recommande à ses actionnaires de rejeter, était un mélange d'argent et d'actions. Là encore, Inco avait signifié qu'elle souhaitait discuter davantage avec Teck.

Le troisième prétendant, le producteur de cuivre Phelps Dodge, offre lui aussi un mélange d'argent et d'actions mais bénéficie toutefois de l'appui de la direction d'Inco et du feu vert des autorités réglementaires canadiennes. Ses actionnaires se prononceront le 25 septembre, et certains d'entre eux, dont Atticus Capital, se sont montrés critiques envers le comportement de la direction.

L'action d'Inco a terminé hier à 86,55 $ à la Bourse de Toronto, une baisse de 3,6 %. Les investisseurs semblent par ailleurs avoir apprécié que Teck laisse tomber ses plans. L'action de Teck Cominco a clôturé la séance à 82,02 $, en hausse de 2,8 %.