Mordachov, l'ascension éclair d'un magnat de l'acier

Moscou — Alexeï Mordachov n'a jamais employé la force pour construire son empire sidérurgique pendant la «guerre du métal» des années 1990, une période de bataille acharnée pour le contrôle des richesses industrielles de l'ex-Union soviétique.

Mordachov a préféré user de persuasion pour écarter le directeur «rouge» de Severstal, qui l'avait recruté en tant qu'économiste en 1988, afin de prendre le contrôle du groupe et d'en devenir le patron en 1996.

Cet homme d'affaires âgé de 40 ans a conclu avec Arcelor un accord qui lui offrirait près du tiers du capital du numéro un européen de l'acier et qui valorise Severstal, dont il détient 90 % des parts, à 13 milliards d'euros.

«J'étais le dernier chameau de la caravane et quand la caravane s'est retournée, je me suis retrouvé le premier», s'est exclamé Mordachov lors d'une conférence de presse au siège luxembourgeois d'Arcelor où l'opération a été dévoilée.

«Il y a eu un changement de génération et il serait très étrange si, dans la Russie d'aujourd'hui, il y avait encore un patron rouge chez Severstal», a-t-il ajouté.

Les actionnaires d'Arcelor doivent néanmoins approuver ce projet et pourraient bien souhaiter en savoir davantage sur le parcours de Mordachov avant de laisser entrer ce dernier au conseil d'administration en tant que puissant actionnaire minoritaire.

Mordachov s'est bâti une vaste fortune durant la période d'ouverture des capitaux et de privatisations qui a suivi l'effondrement de l'URSS, avant de nouer de précieux contacts politiques après l'arrivée au pouvoir de Vladimir Poutine.

Il a fait campagne en faveur de l'entrée de la Russie au sein de l'Organisation mondiale du commerce et son rachat d'une part dans la télévision commerciale Ren TV l'an dernier a été interprété comme un signe de loyauté envers le Kremlin, qui contrôle étroitement les médias audiovisuels.

Pour les analystes, Mordachov n'aurait tout simplement pas pu décrocher son pacte avec Arcelor sans l'aval préalable de la présidence. «La question, c'est qui vous êtes et ce que vous avez fait. Il a toujours été politiquement bien placé», déclare Rob Edwards, expert des métaux à Renaissance Capital.

Le défunt journaliste d'investigation américain Paul Klebnikov a décortiqué l'ascension de Mordachov dans un article paru en 2004 dans l'édition russe du magazine Forbes.

Klebnikov y a décrit en détail comment Mordachov avait profité de la vague des privatisations pour s'emparer personnellement de Severstal. Il avait alors obtenu le soutien du patron d'alors, Iouri Lipoukhine, pour créer une société baptisée Severstal-Invest, qui rachetait l'acier produit par Severstal à bas prix puis le revendait au prix du marché.

Il a utilisé ensuite l'argent ainsi récolté pour racheter les actions émises pour le personnel de la firme, puis a fini par écarter Lipoukhine de la direction.

Mordachov ne conteste pas cette version des faits, mais dément avoir employé des méthodes illégales pour prendre le contrôle de Severstal. «Nous n'avons jamais rien saisi, nous n'avons jamais tordu le bras de quiconque, nous n'avons jamais eu recours à des organes publics de corruption», répondait-il dans l'article de Forbes. «Nous avons payé pour tout ce que nous avons acquis.»

Tim McCutcheon, expert du secteur sidérurgique chez le courtier Aton à Moscou, estime cependant que les méthodes passées de Mordachov seraient moins préjudiciables aux yeux d'Arcelor que le profil de Lakshmi Mittal, qu'il voit comme un chasseur de coûts.

«Mordachov serait bien plus accommodant en tant qu'actionnaire important d'Arcelor», estime McCutcheon. «Il serait bien plus disposé à suivre la direction actuelle sur le développement futur du groupe, notamment en termes de main d'oeuvre.»

En outre, Arcelor connaît déjà Mordachov. Le mois dernier, les deux groupes ont lancé une joint venture d'acier galvanisé à Cherepovets, la ville natale de Mordachov dans le nord de la Russie.

À l'époque, la rumeur voulait qu'un autre magnat de l'acier russe, Vladimir Lissine, entre au capital d'Arcelor et joue le rôle de «chevalier blanc» contre Mittal. Une hypothèse vite écartée.