Combien a coûté l'accident de Tchernobyl?

Kiev — Combien la catastrophe de Tchernobyl a-t-elle coûté? Cette question apparemment simple n'a pas de réponse, sinon un assez vague «au moins quelques centaines de milliards de dollars». Car aussi étrange que cela paraisse, aucun groupe de recherche en économie n'a tenté de dresser l'addition de la plus grande catastrophe industrielle de l'ère atomique.

«Cela nous a surpris quand nous avons cherché ce qui s'était écrit sur le sujet, dit Céline Bataille, du Centre d'étude sur l'évaluation de la protection dans le domaine nucléaire (CEPN), qui commence sa propre évaluation: rien, nulle part, même pas de la part des grandes agences comme l'AEN [Agence pour l'énergie nucléaire], l'AIEA [Agence internationale de l'énergie atomique] ou l'OCDE [l'Organisation pour la coopération et le développement économiques]» En revanche, les États concernés, notamment la Biélorussie et l'Ukraine, ont tenté des bilans, forcément partiels, tandis que le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) a réalisé une analyse sommaire pour le rapport du Forum Tchernobyl, diffusé en septembre 2005 par l'AIEA.

Quels sont les éléments à prendre en compte? La perte du capital représenté par les quatre réacteurs de la centrale de Tchernobyl, le coût de la gestion de l'accident pendant les premiers mois (plus de 600 000 personnes mobilisées et d'énormes moyens), l'évacuation de 330 000 personnes, la disparition d'une ville de 50 000 habitants (Pripiat) et la construction d'une autre (Slavoutitch). À quoi il faut rajouter les frais de gestion dans la durée: terres stérilisées dans une riche région agricole (8 000 km2 de champs, 7 000 km2 de forêts), suivi médical et indemnisation des 600 000 liquidateurs et des personnes évacuées, mais aussi de près de sept millions de personnes vivant dans les territoires toujours contaminés, soin des personnes malades (cancers de la thyroïde et autres), coût des décès, du contrôle de la radioactivité des produits et des terres et du confinement du réacteur détruit.

À Kiev, le vice-ministre des Situations d'urgence, Vladimir Kolocha, explique: «Nous estimons qu'entre 1986 et 2015 les dépenses de l'Ukraine pour Tchernobyl auront représenté 175 milliards de dollars. Cela comprend les dépenses directes, les frais secondaires tels que les indemnités aux victimes, et enfin les pertes de production des usines, de l'agriculture et des forêts dans la zone». Ces pertes, y compris celle du courant qu'auraient dû produire les quatre réacteurs de la centrale, représentent à elles seules 150 milliards. Par ailleurs, ce compte n'inclut pas le coût représenté par la perte de vies humaines — au moins 4 000 par cancer — ni celui de la perte de production des «invalides» — une définition légale qui concerne, en Ukraine, 65 000 liquidateurs. «Nous n'avons pas de méthode de calcul, précise M. Kalacho, mais les pertes sont énormes.»

La Biélorussie adopte une approche assez semblable. Dans un rapport publié en 2001 (15 Years after Chernobyl Catastrophe, Minsk), le gouvernement évaluait le coût pour son pays à

235 milliards de dollars sur trente ans. Mais la ventilation des dépenses et des pertes est très différente de la présentation ukrainienne.

En ajoutant les pertes subies par la Russie, qui n'a pas publié de comptes aussi précis, on arriverait, selon ces sources gouvernementales, à un total de plus de 500 milliards de dollars. Encore faut-il actualiser cette somme: le dollar de 1990 était assez proche du rouble, mais il en vaut maintenant 27.

Une autre façon d'évaluer le poids économique de la catastrophe de Tchernobyl est d'observer l'effort budgétaire qu'il requiert: 22 % du budget de la Biélorussie en 1991, encore 6 % aujourd'hui, 25 % pour l'Ukraine en 1991, 3,4 % aujourd'hui. Les deux pays conservent chacun un ministère dédié à la gestion des suites de l'accident. Si le coût total de celui-ci reste mal connu, une chose est certaine: sa gestion continue à peser lourdement sur les économies des principaux pays concernés.