Non au patriotisme économique, dit Claude Bébéar

«Personne, pas même l’Amérique, ne peut jouer contre le marché. Le marché est trop puissant, trop énorme. L’adoption de mesures protectionnistes appelle à la rétorsion des autres pays», explique Claude Bébéar, le président du conseil de s
Photo: Jacques Nadeau «Personne, pas même l’Amérique, ne peut jouer contre le marché. Le marché est trop puissant, trop énorme. L’adoption de mesures protectionnistes appelle à la rétorsion des autres pays», explique Claude Bébéar, le président du conseil de s

Les gouvernements et les nations doivent à tout prix résister aux tentations du protectionnisme et accepter de céder une part de leur souveraineté, estime le président du conseil de surveillance du géant français de l'assurance AXA, Claude Bébéar. Il en va de la paix du monde, comme de leur propre intérêt.

«Le développement du commerce est porteur de paix. Ce qui provoque les guerres, c'est lorsque les pays se referment sur eux-mêmes, qu'ils cherchent à se protéger du reste du monde, ce qui les rend agressifs», a déclaré hier en entrevue au Devoir l'homme d'affaires, quelques heures à peine avant de présenter un discours aux HEC Montréal dans le cadre des conférences Gérard-Parizeau. De toute manière, dit-il, «personne, pas même l'Amérique, ne peut jouer contre le marché. Le marché est trop puissant, trop énorme. L'adoption de mesures protectionnistes appelle à la rétorsion des autres pays».

La tentation de recourir au protectionnisme est forte, admet le président-fondateur de l'Institut Montaigne, un think tank français qui se veut indépendant de toute allégeance partisane. Le bal des investissements internationaux ainsi que des fusions et des acquisitions d'entreprises s'est accéléré depuis quelque temps. Cela rend les gouvernements de plus en plus nerveux devant l'éventualité de voir passer l'un ou l'autre de leurs champions économiques sous la coupe d'entreprises étrangères. La France comme les États-Unis et plusieurs autres pays développés sont présentement le théâtre d'une montée en force de ce que certains ont qualifié de «patriotisme économique».

Il est en effet important de savoir conserver et même attirer chez soi les centres de décisions, note Claude Bébéar. Les réactions des élus français et des autres lui apparaissent toutefois «excessives» et doivent être attribuées aux pressions politiques exercées, dit-il, par des «populations [qui] ne sont pas toujours très évoluées sur le plan économique».

Parce que après tout, affirme le dirigeant de la troisième plus grande entreprise au monde dans le secteur, ce genre de phénomène est fondamentalement «positif». Les pertes d'emplois que l'on attribue souvent à ces acquisitions par des firmes étrangères sont généralement le fait d'exercices de rationalisation nécessaires à la survie des entreprises rachetées. Et puis, «sans investissements, ce n'est pas la peine, vous ne pourrez pas décoller» économiquement, dit-il. L'histoire a maintes fois montré comment le protectionnisme se paye cher. De toute manière, les progrès technologiques et la capacité d'adaptation des marchés sont tellement grands que «les États et leurs accords internationaux sont toujours une guerre en retard» quand vient le temps d'essayer de leur faire obstacle.

«L'équilibre de la terreur financière»

Personne n'échappe à cette dure réalité, indique Claude Bébéar. Pas même les États-Unis, que les déficits «gigantesques» de leur budget et de leur compte courant obligent, par exemple, à se montrer fort conciliants à l'égard de leurs créanciers japonais et chinois, même si cela heurte bien des intérêts dans le pays. Certains ont parlé d'une sorte «d'équilibre de la terreur financière» dont la règle de base est «tu achètes mes dollars et j'achète tes produits».

Ce qui ne veut pas dire que le monde doit devenir une jungle. Quand des multinationales sont plus riches et puissantes que bien des pays, il importe d'établir des règles et certains principes de justice. «Il faut trouver des façons de protéger les faibles par rapport aux forts, surtout lorsque vous êtes vous-même un fort», explique Claude Bébéar. Cela veut dire permettre aux pays les plus pauvres de bénéficier de privilèges commerciaux particuliers, et ainsi d'accepter de céder une partie de sa souveraineté nationale au profit de traités et d'institutions internationales au nom du bien commun en matière de finances, de santé ou d'environnement.

Ce principe de «solidarité internationale», appuyé par les agences de l'ONU, l'Organisation mondiale du commerce, les banques centrales ou l'accord de Kyoto, a montré son efficacité face aux crises monétaires asiatique, russe et mexicaine et face à l'éclatement de bulles immobilières et boursières. «On a traversé, au cours des dernières années, des crises bien pires que celle de 1929, et on a réussi à passer au travers», dit le financier.

Sans parler du fait que l'intégration grandissante des économies, des populations et des cultures réduit les risques de guerre entre pays. «C'est quand même quelque chose», fait-il remarquer.

La loi du village global

Cela s'est-il fait, en partie, au détriment de la souveraineté des États et des institutions démocratiques qui s'y rattachent? Peut-être. «La vie est un éternel compromis», dit-il.

«Aujourd'hui, effectivement, dès que j'entre dans le village mondial, je dois accepter de devoir négocier avec les autres membres du village alors que, quand j'étais tout seul dans ma forêt avec ma famille, j'étais le chef incontesté. Mais là, je suis dans le village. Je dois abandonner une partie de ma souveraineté, mais je profite de tous les avantages du village.»