La ville de Houston replonge malgré elle dans l'affaire Enron

Kenneth Lay, le président et fondateur d’Enron
Photo: Agence Reuters Kenneth Lay, le président et fondateur d’Enron

«Le cirque a commencé. La ville n'est pas près d'oublier Enron», déclare Kevin Whited, chroniqueur sur le Houston Blog de la vie politique et mondaine de Houston. Il souligne les sentiments ambigus de la métropole texane envers Enron, ses dirigeants et leur procès qui a commencé lundi dernier, le plus médiatique de l'histoire de la ville.

Des centaines de journalistes, de photographes, de cameramen et de policiers se bousculent aux abords du tribunal fédéral où des dizaines de chaînes de télévision ont installé leurs camions de retransmission. Des curieux guettent, matin et soir, le passage des accusés. Parmi eux, d'anciens employés qui ont tout perdu, comme Chris Harrisson qui souhaite voir punis ceux qu'elle accuse «de s'être enrichis même quand l'entreprise s'effondrait».

Mais la ville a aussi envie de tourner la page. Son économie est florissante. L'argent de l'or noir coule à flot dans la capitale mondiale de l'industrie pétrolière, une ville créée par les «wildcatters», ces foreurs sauvages prêts à tout pour faire fortune. Dans ce contexte, la cité cherche maintenant la respectabilité.

Voilà notamment pourquoi Kenneth Lay, président et fondateur du courtier en énergie Enron, et Jeffrey Skilling, l'ancien directeur général, qui comparaissent depuis une semaine devant une cour criminelle fédérale, sont détestés.

Il y a cinq ans pourtant, l'un et l'autre étaient des héros. M. Lay déversait une pluie de dollars sur l'opéra de la ville, son orchestre philharmonique, son musée des beaux-arts... La rumeur le présentait comme le futur maire. Même les médias locaux ont mis du temps à mesurer l'ampleur du désastre et à admettre que la septième entreprise américaine était construite sur une imposture. Ils sont aujourd'hui très durs avec les deux accusés, comme pour se faire pardonner.

C'est à cause de cette hostilité que la défense a tenté, en vain, de faire transférer le procès. Elle explique aussi la virulence inhabituelle des avocats.

Mike Ramsey, l'avocat numéro un de M. Lay, a promis dans ses propos préliminaires, de «tuer — les procureurs — sur les principaux points de cette affaire», ajoutant que les auteurs des 65 pages de l'acte d'accusation «ont des problèmes nerveux». Il n'a pas hésité à projeter des images de M. Lay enfant dans une ferme pauvre du Missouri pour étayer sa thèse, qui est celle d'une «tragédie grecque». À l'entendre, le responsable n'est autre que le directeur financier, Andy Fastow, qui a plaidé coupable et coopère aujourd'hui avec la justice. «Il a détruit la réputation de la société. Elle avait grandi trop vite et avait des problèmes de trésorerie. La fuite des banques a provoqué une spirale de la mort en quelques semaines», a expliqué

M. Ramsey. «M. Lay accepte la responsabilité de la faillite. Mais l'échec n'est pas un crime», a-t-il ajouté.

Daniel Petrocelli, le principal défenseur de M. Skilling, utilise les mêmes arguments. Il faut «casser le mythe d'une banqueroute», juge-t-il. «M. Skilling n'a jamais organisé un complot criminel, n'a pas participé à un complot criminel, ne connaissait pas l'existence d'un complot criminel. Et pour cause, il n'y en avait pas. Pourquoi voulez-vous que M. Skilling commette des malversations ? En 1999, il avait déjà plus d'argent qu'il n'en a jamais rêvé», lance M. Petrocelli.

Les procureurs ont adopté un tout autre ton. Ils ne bousculent pas les 12 jurés, huit femmes et quatre hommes. Au contraire, ils les cajolent, les traitent comme un professeur bienveillant avec des élèves en difficulté, même si sept d'entre eux ont un diplôme universitaire. «Cette affaire est simple. Ce n'est pas une histoire de comptabilité mais de mensonges répétés et permanents», leur a expliqué John Hueston, l'un des procureurs. Enron était «une bombe à retardement». Et de souligner qu'en 2001, MM. Lay et Skilling expliquaient aux employés et aux actionnaires d'Enron que tout allait bien, «et s'empressaient dans le même temps de solder leurs actions de la société pour respectivement 220 et 150 millions de dollars».

Le juge Sim Lake prend aussi grand soin des jurés. Jeudi, après un amoncellement de chiffres et de termes techniques, le magistrat s'est excusé auprès d'eux et a mis fin aux débats une demi-heure plus tôt que prévu.

Le premier témoin de l'accusation, Marc Koenig, ancien responsable des relations avec les investisseurs d'Enron, a porté des coups sévères aux accusés. Il a affirmé que MM. Skilling et Lay ont participé directement aux manipulations de résultats afin de faire monter le cours: «Faire progresser l'action était plus important chez Enron que bien gérer l'entreprise.»

La défense a rejeté le témoignage obtenu «par le chantage des procureurs. M. Koenig est prêt à dire n'importe quoi pour éviter des années de prison». L'accusation a répliqué en faisant écouter au jury des enregistrements de propos tenus par

M. Skilling devant des analystes financiers. En avril 2001, il leur expliquait que les services énergétiques étaient une activité «très rentable» alors qu'elle perdait 230 millions de dollars. Pour l'expert judiciaire, Andrew Cohen, «la stratégie de la défense est celle du tout ou rien. C'est un bluff pour impressionner dès le début les jurés et faire face à l'accumulation de preuves contre les accusés».