Perspectives: Affamer la bête

Le gouvernement américain accumule les déficits, et cela ne semble pas près de changer. Les baisses d'impôt ont beau en être grandement responsables, l'administration Bush continuera de les défendre bec et ongles, convaincue que c'est le meilleur moyen de maintenir la prospérité. Mais rien de tout cela n'est certain, ni l'efficacité des baisses d'impôt ni leur objectif véritable.

Le président Bush a présenté, la semaine dernière, ce qu'il voudrait être le prochain budget du gouvernement fédéral américain. Totalisant 2770 milliards de dollars américains, ce budget ferait la part belle aux dépenses militaires (+6,9 %) et de sécurité intérieure (+1,3 %), et réduirait les budgets discrétionnaires d'un ensemble de programmes allant de l'assurance maladie pour les plus pauvres (Medicare) à l'éducation, en passant par les subventions agricoles et les parcs nationaux. Il se conclurait par un déficit record de 423 milliards. Ce déficit irait ensuite en descendant pour ne plus être que de 208 milliards en 2009, à condition que l'on ne dépense plus un cent en Irak et en Afghanistan à partir de 2007, et que l'on trouve rapidement le courage et le moyen de mettre un peu d'ordre dans le système fiscal américain.

À l'entrée en fonction de George Bush comme président, en janvier 2001, on prévoyait que les surplus budgétaires du gouvernement fédéral totaliseraient 5600 milliards de 2002 à 2011. On prévoit maintenant que les déficits des cinq prochaines années totaliseront 2200 milliards. Selon les estimations du Bureau du budget du Congrès, seulement 8 % du déficit réalisé en 2005 pourra véritablement être attribué à des événements extérieurs ou à des perturbations économiques, le reste tiendrait aux priorités budgétaires de la Maison-Blanche et du Congrès.

Parmi ces choix, il y a évidemment la guerre en Irak qui a coûté, à elle seule, près de 100 milliards par an depuis 2003. Il y a aussi, et surtout, les baisses d'impôt du premier mandat de l'administration Bush qui auront principalement profité aux familles les plus aisées et qui auront coûté, au gouvernement, un total de 1800 milliards de 2001 à la fin 2010. Elles coûteront 1300 milliards supplémentaires durant les cinq années suivantes, si les voeux de George Bush sont exaucés et si l'on reconduit toutes ces baisses d'impôt censées s'éteindre en 2010 au plus tard.

Le déficit, cette année, aurait été bien plus lourd encore n'eût été la croissance économique qui a été plus forte que prévu. C'est la preuve que les baisses d'impôt sont efficaces et que l'on n'aurait pas les moyens de s'en passer, a déclaré le directeur du budget de George Bush, Joshua Bolten.

Il est vrai que l'économie américaine s'est montrée remarquablement vigoureuse dernièrement, avec une croissance du PIB de 4,2 % en 2004 et 3,5 % en 2005, et un taux de chômage d'à peine 4,7 % en janvier, tout près du record établi dans les années Clinton. Les baisses d'impôt n'y seraient toutefois pas pour grand-chose.

De l'économie à la politique

Il y a des mythes qui sont tenaces, ont commenté plusieurs analystes économiques américains la semaine dernière. L'un d'eux veut que ce soient les importantes baisses d'impôt décrétées par le président Ronald Reagan qui ont permis au pays de se sortir de la terrible crise économique du début des années 80. L'explication en serait simple: une réduction du fardeau fiscal permettrait aux ménages et aux entreprises de dépenser plus, ce qui fait rouler l'économie. Elle encouragerait aussi l'effort et l'innovation parce qu'une plus grande part de leurs retombées resterait dans les poches de leurs auteurs. Ce moyen serait tellement efficace que même les gouvernements en sortiraient gagnants, la baisse des taux d'imposition étant compensée par l'augmentation des recettes attribuable à la plus grande croissance économique.

Le problème est qu'aucune recherche économique sérieuse n'a jamais permis, aux États-Unis, de montrer que des baisses, ou des hausses d'impôt, avaient eu un impact significatif sur la croissance. Les baisses d'impôt et l'augmentation des dépenses militaires des années Reagan ont sans doute aidé un peu, selon la bonne vieille théorie keynésienne, mais la croissance durant ce cycle économique n'a pas été plus forte que durant le cycle précédent. En fait, s'il y a une période où des records de croissance ont été battus, c'est durant les années Clinton alors que l'on faisait exactement le contraire, c'est-à-dire augmenter les impôts.

La seule certitude, concluaient récemment les chercheurs du Brookings Institution, est que des baisses d'impôt nuisent à la croissance économique à long terme si elles ne s'accompagnent pas de réductions équivalentes des dépenses gouvernementales et se traduisent plutôt par des déficits récurrents. Ce qui est exactement le cas aujourd'hui aux États-Unis.

Pour le moment, le déficit n'est pas encore dramatique, à 3,2 % du PIB, notent les experts. Le problème est que personne ne voit comment le gouvernement américain trouvera les moyens de le réduire, soit en diminuant les dépenses, soit en annulant ses baisses d'impôt. Ça tombe mal parce que si l'on n'y parvient pas en cette période de forte croissance, la tâche sera encore plus ardue lorsque viendra l'inévitable ralentissement économique. Et cela, c'est sans parler du jour où il fera face, aux États-Unis comme ailleurs, au choc démographique lié au vieillissement des baby-boomers.

Selon les nombreux critiques des politiques économiques de la Maison-Blanche, toutes ces discussions sur leurs fondements théoriques et leur efficacité pratique passent tout simplement à côté de la question.

Selon eux, le président Bush et ses conseillers n'ont, eux-mêmes, jamais réellement cru en cette théorie voulant que les baisses d'impôts se remboursent d'elles-mêmes grâce à la croissance économique qu'elles généraient. Sorties tout droit du bréviaire néoconservateur, leurs baisses d'impôt n'auraient pas d'objectif économique, mais seraient l'application d'un mot d'ordre politique bien connu: «il faut affamer la bête». C'est-à-dire priver le gouvernement de revenu jusqu'à ce que le poids des déficits récurrent ne laisse pas d'autre choix que de réduire ses dépenses, et donc sa taille. Point.