Le vol du dragon

Assoiffé de pétrole et d'autres matières premières capables d'entretenir sa flamme, le dragon chinois cherche aussi à étendre son terrain de chasse et son influence. Déjà dominant auprès de ses voisins, il va se poser maintenant dans des pays que d'autres géants tenaient pour acquis.

Ravagé par 27 ans de guerre civile, l'Angola a trouvé le bienfaiteur qui l'aidera à se reconstruire. La Chine lui a promis des bras et un prêt de deux milliards pour réhabiliter les hôpitaux, les aqueducs, les voies ferrées, les écoles ou encore les réseaux de télécommunication. Ce geste n'a rien d'exceptionnel. Des ouvriers chinois viennent de compléter la rénovation du Sénat gabonais, à Libreville, et s'attaquent maintenant à la construction d'une Cité de l'information. D'autres refont des routes au Rwanda et au Kenya, construisent des stades au Cameroun ou des barrages au Congo-Brazzaville. À des milliers de kilomètres de là, des ingénieurs et des travailleurs chinois s'affairent dans les champs pétrolifères iraniens. En Argentine, Pékin a promis d'ériger des ports et des voies ferrées pour faciliter l'exportation de soya et de poulet. La Chine a également écouté d'une oreille attentive l'appel lancé par le nouveau président de la Bolivie, Evo Morales, afin qu'elle investisse dans les secteurs pétrolier, minier et agricole.

«C'est encore un phénomène nouveau, mais il devrait rapidement prendre de l'importance. Il n'y a pas de doute que l'on verra de plus en plus la Chine, et les entreprises chinoises, chercher à prendre pied à l'étranger», explique Zhan Su, professeur de stratégie et de management international et directeur du Groupe d'étude et de recherche sur l'Asie contemporaine à l'Université Laval. «Dans les pays développés, la réaction face à cela est partout la même, dit-il. On est surpris et choqué. On voit à quelle vitesse l'économie chinoise a grossi et on se demande où cela va s'arrêter.»

Les pays en voie de développement se montrent, en général, plus enthousiastes. Ils y voient une occasion rêvée de prendre un peu de distance par rapport aux autres grandes puissances.

Les raisons de cette quête de la Chine de nouveaux marchés à l'étranger sont multiples. La plus importante est sans doute le désir de garantir un approvisionnement suffisant en pétrole et en matières premières pour maintenir son rythme hallucinant de croissance. Un désir qui tient à la fois à des ambitions d'une plus grande prospérité, mais aussi à la peur du régime en place de la contestation et des désordres sociaux qui découleraient d'un arrêt de la croissance.

Le défi apparaît toutefois immense. Exportateur net de pétrole jusqu'en 1993, le pays a dépassé l'an dernier le Japon au deuxième rang des plus grands importateurs, derrière les États-Unis. On prévoit que cette soif continuera d'augmenter au rythme de 12 % par année. La part de la Chine dans la consommation mondiale d'aluminium, de cuivre, de nickel et de fer combinés a, quant à elle, triplé de 1990 à aujourd'hui, passant de 7 % à 20 %, et doublerait encore avant la fin de la décennie.

D'autres raisons poussent la Chine à sortir de l'attitude isolationniste qui l'a caractérisée pendant des millénaires. La croissance effrénée du pays et le flot ininterrompu d'investissements étrangers qui s'y déverse lui confèrent une capacité de production que son seul marché intérieur ne peut pas absorber et qui requiert une présence plus active sur les marchés étrangers. L'une des stratégies privilégiées à ce chapitre a été d'acheter de grandes marques connues, comme les ordinateurs personnels IBM ou les téléviseurs français Thomson, pour gagner de l'attrait auprès des consommateurs. Les entreprises chinoises cherchent également à maintenir leur niveau de croissance en acquérant les technologies et le savoir-faire de concurrents, comme le fabricant britannique de voitures Rover.

Si les tentatives de prise de contrôle par des Chinois de grandes sociétés occidentales, comme la pétrolière californienne Unocal, la minière canadienne Noranda ou encore le fabricant de machines à laver Maytag, ont reçu beaucoup d'attention médiatique au cours des derniers mois, cela n'a généralement pas été le cas en ce qui concerne les événements en cours dans les pays en voie de développement. Le phénomène y est pourtant tout aussi présent et commence à rendre des gens drôlement nerveux à Washington, à Paris ou encore à Tokyo.

De Hong Kong à Luanda

Le terrain de jeu de prédilection de la Chine à l'étranger demeure les pays environnants. En 2004, plus de la moitié des 5,5 milliards $US qu'elle a officiellement investis à l'étranger sont allés à des territoires asiatiques comme Hong Kong, l'Indonésie ou Singapour. Profitant du fait que les États-Unis sont accaparés dans la région par leur lutte contre le terrorisme, Pékin a multiplié les investissements et les accords diplomatiques afin non seulement de devenir le principal partenaire commercial de la plupart de ses voisins, mais aussi de mettre en place un vaste réseau de production manufacturière organisé de manière à alimenter les usines de la Chine.

«Les Chinois refont essentiellement ce que les Japonais ont fait il y a bien des années, c'est-à-dire fractionner la production en plusieurs étapes que l'on confie à des filiales et à des fournisseurs basés dans des pays aux alentours, dit Sylvain Turcotte, directeur de recherche au Groupe de recherche sur l'intégration continentale de l'UQAM. Cette organisation est facilitée par la présence d'importantes communautés chinoises dans la plupart des pays de la région.»

La Chine se montre également très active au Moyen-Orient, d'où provient environ 40 % de ses importations de pétrole. Elle a offert aux membres de la Ligue arabe un «nouveau type de partenariat» qui lui assurerait un meilleur approvisionnement. En octobre 2004, l'une de ses entreprises d'État a signé avec Téhéran une entente évaluée entre 70 et 100 milliards lui permettant de profiter du champ pétrolifère de Yadavaran, en Iran. Une entente avait également été signée en Russie avec la firme Yukos pour la construction d'un important pipeline, mais la soudaine disgrâce dans laquelle le président de la compagnie russe est tombé à Moscou en a compromis la réalisation.

Mais c'est peut-être en Amérique latine que l'augmentation de la présence chinoise a été la plus spectaculaire ces dernières années, note la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement (CNUCED). Les exportations vers la Chine y ont été multipliées par cinq de 2000 à 2004. La Chine y a consacré 40 % de ses investissements étrangers en 2004. On prévoit que ces investissements totaliseront 100 milliards au cours des dix prochaines années. Ils devraient se concentrer en Amérique du Sud et aller à l'exploration pétrolière, à la production d'acier, à l'extraction de minéraux, mais aussi à la réalisation de grands projets d'infrastructures visant à acheminer vers la Chine la production agricole. On ne compte plus les accords de partenariat et les projets de coentreprises, particulièrement avec le géant brésilien et le roi du pétrole vénézuélien.

Et puis, il y a aussi l'Afrique, où l'on n'assiste pas à la même valse des millions mais où la Chine ne se montre pas moins intéressée, particulièrement lorsqu'il est question de pétrole et de ressources minières. Il faut dire que le continent compte déjà pour près de 30 % de ses importations de pétrole et que cela lui est une raison suffisante pour faire du charme au Nigeria, à l'Angola, au Soudan, au Tchad ou à la Libye. Mais elle y est aussi intéressée par les minéraux, les bois précieux, et par les occasions de vendre son expertise en travaux publics ou en télécommunication. Ce resserrement des liens s'accompagne d'une augmentation galopante du nombre de travailleurs et de conseillers chinois sur le continent africain. On en compterait présentement 130 000. Leur nombre devrait avoir doublé dans cinq ans.

«Pouvoir doux» ou néocolonialisme

La méthode employée par la Chine pour convaincre ses futurs partenaires consiste parfois à offrir des dons, des prêts sans conditions, des médicaments, ou encore une coopération militaire. Elle repose beaucoup sur ce que l'on appelle, en relation internationale, le «pouvoir doux» (soft power), fondé sur la diplomatie, le pouvoir d'attraction et les arguments économiques, observe Wenran Jiang, professeur de sciences politiques et directeur du China Institute de l'Université d'Alberta. «Quoi qu'on en dise, la Chine dispose d'une bien meilleure image internationale que les États-Unis, par exemple», note l'expert. Le fait qu'elle se dise en faveur d'une non-ingérence dans les affaires de politique intérieure aide sans doute à la rendre sympathique aux yeux de certains.

Le succès chinois tient également au fait que la plupart des pays y voient une occasion rêvée de réduire leur dépendance à l'égard des géants américains, européens ou japonais, ainsi qu'une manière de favoriser un équilibre plus sain sur la scène internationale. «Plusieurs pays d'Amérique du Sud et d'Afrique ont compris que leur intérêt est susceptible d'être mieux servi dans un monde multipolaire plutôt qu'unipolaire», dit le professeur Sylvain Turcotte. La Chine ne manque d'ailleurs jamais de jouer la carte de la solidarité entre pays en voie de développement.

La situation est toutefois loin de faire l'affaire de tout le monde. Après avoir longtemps pensé que l'ascension chinoise pouvait être complémentaire à son propre développement économique, le Japon a commencé à se dire qu'il a plutôt affaire à un redoutable concurrent, observe Wenran Jiang.

Le Brésil se dit exactement la même chose, rapporte Sylvain Turcotte. Les entreprises du pays ont d'ailleurs lancé de vastes opérations de consolidation, achetant tous les concurrents qu'elles peuvent sur le continent dans plusieurs secteurs particulièrement exposés à la concurrence chinoise, tels que la chaussure ou les appareils électroniques.

De plus en plus alarmés par ce qui se passe dans ce qu'ils avaient l'habitude de considérer comme leur arrière-cour, Paris et Washington mènent, de leur côté, d'actives consultations afin de trouver le meilleur moyen de renverser la tendance.

«La Chine représente une chance en même temps qu'elle pose de très grands problèmes», déclarait cet été, à Toronto, le président de la Commission américaine de révision économique et de sécurité États-Unis-Chine, Richard D'Amato. Il faut notamment reconnaître, a-t-il poursuivi devant les membres de la section canadienne du Centre international Woodrow Wilson, que «la Chine a un appétit énorme pour des produits de base afin de maintenir sa croissance rapide et qu'elle est prête à faire à peu près n'importe quoi pour les obtenir».

On reproche notamment aux Chinois d'aller là où le reste de la communauté internationale s'interdit d'aller pour des raisons humanitaires ou parce que la paix en dépend. La liste de leurs mauvais compagnons est longue. On y trouve l'Iran, le Soudan, la Birmanie, la Libye, la Syrie, Cuba, le Zimbabwe ou encore la Guinée.

On note que, si la Chine se dit contre toute ingérence dans les affaires de politique intérieure, elle ne se gêne pas pour vendre des armes et offrir une coopération militaire à des régimes brutaux. Elle sait aussi faire comprendre à ses partenaires qu'ils auraient tout intérêt à rompre leurs liens diplomatiques avec Taïwan. On reconnaît toutefois que la Chine est pour le moment loin de jouer à la superpuissance militaire, même en Asie.

Ce qu'on lui reproche surtout, c'est son ambition économique et ses méthodes. Plutôt que de respecter les règles du marché pour assurer son approvisionnement en produits de base, «la Chine emploie les méthodes des anciennes puissances impérialistes, a dénoncé Richard D'Amato. L'Amérique latine est un exemple où le mercantilisme chinois applique un modèle néocolonial dans lequel un pays dominant profite de la faiblesse de ses partenaires pour leur vendre ses produits manufacturiers en échange de leurs matières premières.»

Les grandes puissances économiques ne sont pas les seules à se montrer critiques. Des pays d'Amérique latine ont commencé à se plaindre que la Chine tarde à honorer ses belles promesses d'investissement.

Soucieuse que cette guerre des mots ne prenne quand même pas trop d'ampleur, la Maison-Blanche a baissé d'un cran le ton de sa rhétorique cette semaine. Une étude du département américain de l'Énergie dévoilée mardi concluait, en effet, que les politiques de la Chine en matière de pétrole étaient finalement susceptibles de n'avoir qu'un «effet neutre sur l'économie».

De passage à Montréal il y a une semaine, l'ambassadeur chinois au Canada, Lu Shumin, s'est appliqué à calmer les inquiétudes devant la montée en force de son pays. «Ces craintes ne sont pas fondées. La Chine n'a jamais nourri d'ambition hégémonique, a-t-il plaidé. Un vieux dicton chinois dit: la paix apporte la richesse. Nous voulons la paix.»

Quelle place pour le géant chinois?

Tous ces hauts cris autour de la présence grandissante des investisseurs Chinois sur les marchés internationaux nous ramènent un quart de siècle en arrière, au sommet de l'ascension économique japonaise, dit Ari Van Assche, professeur au département d'affaires internationales aux HEC Montréal. «La différence est qu'avec le Japon, les autres pays ont beaucoup crié mais ont finalement fait peu de choses pour lui faire obstacle. Cette fois-ci, certains semblent prêts à passer aux actes contre la Chine.»

Il ne faudrait pas, non plus, exagérer la place que la Chine a prise dans tous ces pays du monde. Le commerce entre la Chine et l'Amérique latine a beau avoir crû rapidement, il demeure encore dix fois moins important que celui qu'entretiennent les États-Unis avec la région. De plus, les investissements de 5,5 milliards de dollars que la Chine a officiellement faits à l'étranger en 2004 apparaissaient bien petits à côté des investissements de 229 milliards des Américains ou même de ceux de 47 milliards du Canada.

«Cette crainte devant la montée en force de la Chine est parfaitement compréhensible, dit le professeur Zhan Su de l'Université Laval. En même temps, il ne faut pas voir ce phénomène plus gros qu'il ne l'est. La valeur totale des investissements qui ont été faits au cours des ans par la Chine à l'étranger ne dépasse probablement pas les 40 milliards. Et puis, c'est un investisseur qui cherche habituellement à se faire discret lorsqu'il arrive dans un pays.»

Selon son collègue Wenran Jiang de l'Université d'Alberta, les autres grandes puissances devraient y penser à deux fois avant de tout faire pour mettre des bâtons dans les roues de la Chine. «Ces géants peuvent grandir côte à côte en paix. Mais si l'on empêche la Chine de répondre aux besoins en énergie et en matières premières de son économie, le régime peut devenir rapidement désespéré et la tension se mettre à monter.»