Sur les pas de Gabrielle Roy

Le nouveau Vieux : de l’entrepôt frigorifique à Griffintown

Ce sont quatre textes anodins devenus fondateurs. Entre juin et septembre 1941, Gabrielle Roy, alors jeune journaliste au Bulletin des agriculteurs, publication grand public de l’époque, publie « Tout Montréal », une série de quatre articles qui résument chaque mois l’âme et l’esprit d’une métropole en mutation, à l’aube de son 300e anniversaire. Soixante-quinze ans après elle, et à l’approche d’un 375e, Fabien Deglise repart à la rencontre de la même ville, ou peut-être d’une autre, dans une série en quatre temps sur les pas de la romancière… Première escale : le Vieux-Montréal.

Les lieux visités. Cliquez ici pour agrandir la carte.

Sur les ardoises placées au-dessus des comptoirs, « le poulet cajun » dévoile une « sexy cuisse » grillée pour 12,95 $. Juste à côté, pour deux dollars de moins, le « Vegan 2.0 » cherche la faveur d’une clientèle nichée en évoquant son « chick-pea, harissa patty », sa « creamy tahini sauce » et ses « rawbeet, pickled turnips » en criant sa nature avec ostentation dans une formule relevant du diktat : « no dairy, no meat » !

Chez Olive et Gourmando, café gourmet branché qui, depuis 18 ans, a posé son emprise sur une certaine conception du présent, à l’angle des rues Saint-Pierre et Saint-Paul Ouest, dans le Vieux-Montréal, tout est éclectisme et double teinte. L’« Assiette de crabe et de crevettes de Matane » précise qu’elle est un « Quebec Product ». Le reste autour dépasse l’affirmation d’une origine et expose son raffinement dans le métissage des styles, des saveurs, des épices et des cultures qui façonnent l’identité composite de chaque escale gustative posée sur le menu.

« Il faut se trouver rue Saint-Antoine, devant l'Imperial Tobacco, vers midi, alors que la sirène signale l'heure du déjeuner. Des essaims d'ouvrières en blouses s'en échappent pour gagner le logis ou courir à la baladeuse de frites ou de hot-dogs. » - Gabrielle Roy

À gauche, le silo no 5 poursuit sa lente décrépitude. À droite, la Promenade du Vieux-Port, qui livre régulièrement son bitume aux petits et grands rassemblements populaires.

C’est l’esprit de Montréal, saisi entre les pains d’inspiration méditerranéenne des sandwichs charnus dont l’endroit fait commerce auprès d’une jeunesse fortement normée, force vive de la Cité du multimédia, pas très loin, ou de la Direction de la protection de l’environnement du gouvernement fédéral, juste à côté. Les touristes aussi y convergent, autant pour y manger que pour y être vus en train de le faire, une fois franchies les interminables files d’attente qui se forment, entre commandes, paiements et réceptions de la marchandise.

Vers midi, en semaine, des duos de coureurs urbains, collègues de travail ou petits couples sophistiqués, donnant corps au 54 % des 20 à 44 ans qui, en 2015, ont élu domicile dans l’un des condos ou lofts modernes du quartier, troublent parfois les agrégations de mangeurs qui se forment sur le trottoir à l’extérieur. Leur course a le même objectif : la promenade du Vieux-Port, cette voie de communication, dérangée par les rares voitures électriques des employés de la société fédérale, devenue au fil des ans un espace privilégié pour se mettre en symbiose avec le caractère fluvial d’une ville qui n’arrive pas toujours et pas très bien à saisir cette part fondamentale de son identité.

Désinvolture ambiante

Le patrimoine vu d’en haut. Le territoire exigu du Vieux s’occupe également par ses toits.

Employé de bureau au mitan de sa journée, retraité cycliste, flâneur, touriste, secrétaire partageant son lunch sous les arbres du bassin Bonsecours, petite famille cherchant l’impression d’être ailleurs… la faune est bigarrée. On y croise aussi des infrastructures délabrées, du pavé désuni, déchaussé, et un sous-développement chronique que l’apathie convergente des élus et des paliers de pouvoir ne cesse d’alimenter depuis plus de 20 ans.

L’ancienne administration municipale y a injecté sa mollesse, les libéraux provinciaux, leurs indolences habituelles devant un territoire électoral acquis d’avance. Et le règne des conservateurs à Ottawa — le fédéral étant le véritable propriétaire d’une bonne partie de ce bord de Saint-Laurent — a méthodiquement tenu la note de cette triste partition.

Oui, en avril dernier, les travaux de rénovation de la jetée Alexandra, débouchant sur la promenade, ont débuté. D’ici 2017, les bateaux de croisière pourront déverser leurs touristes dans une infrastructure un peu moins austère que le hangar, figé dans le temps de l’Exposition universelle de 1967 et dont l’agonie vient tout juste d’être abrégée par les boules de démolition. Un renouveau en marche que le silo no 5, à l’extrémité sud de la rue McGill, un peu plus loin, attend, lui, depuis trop de lunes.

Trônant sur la pointe du Moulin, l’élévateur à grain — qui, de 1906 à 1995, a été une étape nécessaire dans le commerce international des céréales et des oléagineux entre l’Ouest canadien et l’Europe — est entré dans cette écologie très contemporaine où rénovation et deuxième souffle sont condamnés à ne jamais dépasser le stade de l’évaluation et de l’évocation.

Il porte dans son béton fissuré les stigmates de cette désinvolture ambiante qui, en 2009, a coûté la vie à un projet de télécabines, ce transport écologique que plusieurs grandes métropoles du monde préconisent pour grimper leurs collines ou traverser leurs cours d’eau. Cet axe de communication devait relier Montréal par son Vieux à Saint-Lambert en passant par le parc Jean-Drapeau, ces cabines suspendues aidant à désengorger une partie des ponts du sud de la métropole.

« Au premier plan, les élévateurs à grain, les galeries élevées des convoyeurs-transporteurs, les grandes pelles mordantes, les ponts-grues, les bannes voyageant sur rails suspendus, les abattoirs, les cheminées des cargo-boats, les mâts, les appontements, les collines de sable, les montagnes de charbon, le poussier, la fumée, la suie, l'odeur de charogne. » - Gabrielle Roy

Mémoire échouée

Détruire pour se faire beau. En 2017, la jetée Alexandra se dévoilera sous de meilleurs atours aux milliers de touristes débarquant des bateaux de croisière.

En 2012, l’entreprise Vert.com a tenté de faire de cette friche industrielle une citadelle numérique en transformant cet ensemble de silos, conçus pour conserver le grain à une température constante, en fermes à serveurs informatiques, ces équipements énergivores qui doivent éviter la surchauffe pour mieux alimenter celle de nos vies sociales désormais connectées. La Société immobilière du Canada (SIC) lui a préféré la stagnation relative d’un bâtiment qui s’effrite, alors que le Musée d’art contemporain de Montréal l’a rêvé en extension de son domaine de diffusion, couplée à un hôtel climatisé par l’air frais puisé dans les silos.

Abandonnés, aussi, l’idée d’un moulin à images recevant des projections nocturnes en été et le projet d’une tour d’observation ou d’un ensemble de logements atypiques pensé pour lustrer l’orgueil de la métropole et titiller la jalousie des villes du monde ayant fait de l’audace une marque de commerce. Le silo no 5 poursuit sa lente dégradation, pris entre deux dogmes, celui de la persistance d’une histoire à préserver et celui de l’éradication d’une structure rouillée affligeante et inutile qui ferait la laideur d’une métropole.

Au pied de cette mémoire échouée, le remorqueur Daniel McAllister, stationné depuis 1997 dans le bassin de l’écluse, lui oppose son élégance surannée et raconte un autre passé avec ses traits rénovés en 2008, celui du Montréal de la diversité que le navire a contribué à façonner à partir de 1907, un paquebot à la fois.

Il a guidé les Empress of England, Empress of Canada et autres villages flottants de son époque vers les quais du port de Montréal, porte d’entrée obligée, avant la démocratisation de l’aviation civile, des milliers de touristes et d’immigrants qui, dans la foulée de tous ces humains déversés par les bateaux de la colonie, conjuguent depuis 375 ans le temps d’une ville singulière au pluriel. Britanniques, Italiens, Français, Irlandais, Russes, Polonais, de toutes confessions, de toutes cultures et classes sociales, s’y sont côtoyés, valises en main, inquiétude en poche, avant de se répandre plus au nord sur la Main, puis dans les artères de la ville, comme un plasma chargé de cette matière riche et diversifiée qui donne son oxygène à une communauté urbaine.

« Montréal a peur de perdre son temps. Il se hâte. Son havre, à mille milles, à l'intérieur des terres, n'est ouvert que sept ou huit mois par année, mais de tous les ports d'Amérique, il ne le cède qu'à New-York en capacité d'entreposage et d'équipement. » - Gabrielle Roy

Faune urbaine

Tonalités festives sur la Place Jacques-Cartier. La Basilique est ce miel urbain qui attire les nuées de touristes.

La pluralité des visages et des langues a fait l’histoire du port de Montréal, qui poursuit l’écriture de ce destin en exprimant son ADN dans d’autres paquebots, ceux de béton qui émergent du sol, le Lancashire, le Bank, le Solano, le 30 Saint-Jacques, le Penny Lane et autres grands projets résidentiels qui, depuis 2011, ont fait apparaître 1700 nouvelles unités de logements sur un territoire qui en abrite désormais plus de 7000. Pas seulement en faisant référence à l’œuvre des Beatles pour émouvoir une clientèle de « boomers » que les promoteurs cherchent à séduire.

Une frange fortunée de Montréalais, principalement des célibataires, des jeunes retraités et des couples de professionnels sans enfant, les affectionne, autant qu’un nombre de plus en plus croissant de propriétaires étrangers qui cherchent là un pied-à-terre prestigieux ou un bon placement.

« La Place d'Armes, en ébullition, s'occupe à ressasser les gens. Carrefour des affaires et de la religion, des sightseeings et des tramways de la finance et de la mendicité, elle n'a rien de chair, de nettement tranché, sauf son magnifique monument à Maisonneuve, réalisé par Philippe Hébert, qui est une des gloires de Montréal. » - Gabrielle Roy

Ils viennent de l’Égypte, du Qatar, d’ailleurs au Proche ou au Moyen-Orient, de la Floride, de l’Arizona, de Hong Kong. Ils ont la jeunesse estudiantine bien nantie, l’expatriation temporaire dans le domaine de la finance, de l’aéronautique, de la santé… Ils représentent un fonds de retraite, un groupe d’investisseurs. À l’image de la faune urbaine qui a posé ses pénates dans ce coin de la ville, ils cherchent dans le marbre d’un comptoir, dans l’assemblage de pierres, de vitres et de vieux bois typiques de ces constructions neuves, l’expression d’une certaine modernité et d’un confort organisé.

Dans les étages supérieurs, le ronron rassurant des tapis de course sur lesquels les résidents viennent brûler leurs calories, alors que d’autres discutent sobrement dans le chalet urbain adjacent — nom donné à l’espace commun favorisant la socialisation des occupants autour d’un écran au plasma —, maintient une tonalité juste dans ces environnements où sécurité, anonymat et propreté forment un tout attirant. Et pas seulement pour les célébrités, les politiciens sous les projecteurs, les grands noms du sport professionnel, avec ou sans patins à glace, qui arpentent les couloirs de ces œuvres résidentielles, loin du tumulte de leur vie.

Ici et nulle part

Le long du canal Lachine, la piste cyclable suit une trame urbaine discontinué entre développement et terrains vagues. Pendant ce temps, humains et cheval prennent parfois une pause entre deux polémiques sur l’industrie de la calèche.

Les trafics d’influence auraient en effet trouvé dans ces espaces génériques et dépersonnalisés un terreau idoine, comme l’a révélé la commission Charbonneau en pointant de son doigt accusateur un appartement luxueux du 1000, de la Commune, détenu par un magnat de la construction et prêté contre un dollar symbolique à un puissant directeur général d’un syndicat de la construction. En ces lieux, l’an dernier, un appartement a changé de main contre 1,8 million de dollars.

Par la fenêtre, il est possible d’y voir, juste à côté, l’immeuble où, en 2014, les trois évadés de la prison d’Orsainville, par hélicoptère, ont espéré se faire oublier dans la discrétion relative du 10e étage du complexe Solano. La fonte dans cette tranquillité bétonnée n’aura duré que deux semaines. Dans la nuit d’un samedi à dimanche, le trio a été rattrapé par l’escouade spéciale d’intervention, dont les cris, la violence et les boucliers ont brièvement troublé l’équilibre des lieux, sans laisser de traces dans le souvenir des résidants du coin qui préfèrent se raconter une autre histoire.

À la télévision, une publicité expose depuis quelques mois une jeune femme qui dit se construire un moment inoubliable dans l’un de ces complexes résidentiels. Adossée sur l’envers de son canapé, elle contemple, une tasse à la main, le quai de l’Horloge, puis le parc Jean-Drapeau de Montréal, par la fenêtre de son trois-pièces avec cuisine suréquipée, à l’américaine. Une perfection factice pouvant entraîner de la déception chez les nouveaux occupants qui, à l’usage, se frottent surtout à des immeubles dont la fibre traque par mimétisme l’esprit des hôtels-boutiques qui ont poussé un peu partout sur la planète et où chaque détail converge vers cette propreté et ce prévisible faisant croire à un ailleurs qui finit par donner cette impression persistante d’être nulle part.

La désillusion serait d’ailleurs croissante dans les complexes de logements luxueux qui ont émergé de ces vastes terrains vagues dans Griffintown, au bord du canal de Lachine, et dont la persistance autour de ces îlots de vie urbaine est loin d’inspirer confiance.

« À Lachine, on lui fera franchement confiance. Les maisons s'approchent de l'eau, de l'ancien canal sinon du fleuve lui-même, de ce canal entrepris par Gédéon de Catalogne, selon un plan qui entendait utiliser la petite rivière Saint-Pierre. Rien ne passe sur ce vieux canal endormi sauf des reflets. » - Gabrielle Roy

L’imagerie convoquée par les promoteurs des Bassins du Havre, du Myst sur le Canal, du Walter sur Atwater, avec ses trentenaires blondes promenant des golden retrievers ou ses groupes de jeunes gens tout sourire sur le toit d’un immeuble, dans cet environnement sophistiqué près d’un cours d’eau artificiel magnifié par le choix d’une journée lumineuse, se heurte à la réalité.

Vous avez dit atmosphère ?

La plage urbaine, au pied de la tour de l’horloge, attire depuis quelques années urbains et curieux.

Ici, l’espace est davantage habité par le bruit persistant d’un éternel chantier de construction rythmant le développement de ce nouveau quartier. Il est le dernier choix de la jeune urbaine professionnelle et célibataire, avec ou sans chien, qui peine, une fois l’image d’Épinal passée, à ressentir un quelconque ravissement devant les terres arides qui entourent les nouveaux condos en attente d’une prochaine phase. Des terres ingrates dont le caractère inhospitalier est amplifié l’automne venu par le siphonnage saisonnier du canal pour l’hiver, que le passage répété aux abords de cyclistes la fin de semaine n’arrive pas vraiment à dynamiser.

Seul le festival Film noir au Canal arrive, pendant six semaines de l’été, à détourner ce décor sombre pour la projection de films policiers cultes. Gratuitement et en plein air. Atmosphère ? Vous avez dit atmosphère ?

En revenant dans le Vieux-Port par le bassin Peel, l’appropriation des lieux apparaît plus facile, dans un nouveau paradoxe qui fait se côtoyer sur le même territoire, près de l’hôtel de ville et de sa place Jacques-Cartier, restaurants pièges à touristes avec leur cuisine médiocre et racoleuse, adresses chics et guindées de la nouvelle gastronomie urbaine et nouveaux territoires de jeux nocturnes d’une jeunesse urbaine se cherchant encore entre marge et contre-culture.

À l’angle de la rue, le hennissement des chevaux à calèche, que le maire Denis Coderre a transformé, il y a quelques semaines, en cri d’exaspération, confirme la singularité d’un lieu dont l’esprit se révèle parfois comme une évidence dans l’ancrage d’une certaine forme de vie par un culte démesuré du divertissement.

Espace suspendu

Sur le fleuve ou dans les airs, le Vieux Port révèle d'autres facettes de Montréal.

Les marqueurs de cet art d’existence sont nombreux. Il y a Bota Bota qui, été comme hiver, au pied du silo no 5, s’offre aux jeunes professionnels et jeunes urbains en quête de « hype ». On est ici dans la relecture flottante et très montréalaise du concept de spa nordique. Il y a aussi la plage artificielle imaginée au pied de la tour de l’Horloge et qu’un bain portuaire, comme ceux qui ont vu le jour à Berlin, à Londres ou à Copenhague, pourrait bientôt venir rehausser. Avec vue directe sur le pont Jacques-Cartier.

L’installation viendrait poursuivre l’écriture de cette trame d’amusements qui se concentrent entre Voiles en voiles, vaste structure de cordages en hauteur pour donner des sensations fortes aux petits gars et aux petites filles sur fond de bateaux de pirate, le Centre des sciences, le cinéma IMAX, les voitures à pédales, et prochainement, qui sait, un aquarium dont la réapparition, 25 ans après le déménagement manqué de l’Aquarium Alcan de l’Expo 67, est de plus en plus envisagée.

Le géant du divertissement Ripley, qui fait nager dans un bonheur factice les centaines d’espèces marines de l’Aquarium of Canada de Toronto, a été sondé pour venir s’installer dans un coin du Vieux-Montréal, dont on ne connaît pas encore l’emplacement exact.

Seul indice : il serait sur ce territoire fréquenté par 6,7 millions de visiteurs et 55 000 croisiéristes chaque année qui, dans ce mélange des genres avec les résidants du coin, façonnent un secteur de la ville qui donne parfois l’impression d’être dans un espace suspendu. Et qui cherche sans doute dans le jeu, l’oisiveté, le festif et le divertissement une façon comme une autre de ne plus trop s’en rendre compte.


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Naissance d'une romancière

C’est un peu l’antichambre de Bonheur d’occasion, célèbre roman urbain publié en 1945 et prix Femina 1947. Entre juin et septembre 1941, Gabrielle Roy, revenue du Vieux Continent depuis quelques années, part à la conquête de l’esprit de Montréal, à l’aube du 300e anniversaire de la fondation de la métropole francophone d’Amérique, dans une série de quatre longs textes publiés dans le Bulletin des agriculteurs, mensuel généraliste de l’époque dont les préoccupations dépassent largement les simples questions agraires. La romancière en devenir y est attachée à la rédaction de manière permanente depuis un an environ.

La série s’intitule « Tout Montréal » et pose, en quatre chapitres publiés au rythme d’un chaque mois, les bases du style naissant de Gabrielle Roy. Données factuelles, évocations poétiques, rencontres sur le terrain et regard subjectif se croisent et se répondent dans le tissage d’une trame narrative à la tonalité singulière qui se démarque forcément des autres textes du Bulletin.

Pour sa première escale, Gabrielle Roy part à la découverte des « deux Saint-Laurent », le long de ce boulevard, « méridien de Montréal », qui « arbitrairement […] tranche la ville en deux sections, est et ouest, qui vont affirmer leur caractère particulier à mesure qu’elles s’étendront en sens opposés », écrit-elle. Son vagabondage la fait passer par le quartier chinois, le Vieux-Port, le terminus de tramways de la rue Craig, le marché Bonsecours, cœur vibrant de la métropole en ce temps, puis l’amène dans l’Ouest en direction de Verdun, de Pointe-Saint-Charles, de Lachine et sa rivière Saint-Pierre. « Rien ne passe sur ce vieux canal endormi sauf des reflets. […] Je ne connais pas aux environs de Montréal d’endroit à la fois plus bizarre et charmant que ce bout de Lachine, entre la sixième et la vingt-sixième avenue, rue Saint-Joseph ».

En juillet, la journaliste traverse la ville et ses nombreuses identités d’est en ouest, en suivant les rues Notre-Dame, Sainte-Catherine et Sherbrooke, depuis le Bout-de-l’Île jusqu’à Westmount. En août, elle se concentre sur le quartier des affaires, du port aux banques, dans une métropole en action, avec ces hauts lieux de la finance internationale et ses quartiers industriels animés du Centre-Sud. Le ton de Bonheur d’occasion commence à poindre dans cette narration. « Arrivant par le pont Victoria, on surprend Montréal en pleine lutte quotidienne », écrit-elle. Les Lacasse ne sont jamais très loin. Tout comme la maison en coin.

La série manque toutefois son apothéose en septembre avec Après trois cents ans, une réflexion à voix haute sur une ville, ses valeurs, son esprit, son caractère distinctif alors qu’elle entre dans le quatrième siècle de son existence. Gabrielle Roy s’y perd un peu dans l’abstraction d’une démarche qui visiblement ne lui ressemble pas.

Tout Montréal a été écrit alors que la journaliste-romancière vit dans une pension de Westmount, quartier huppé qui a les allures d’un village et dont s’éloigne très peu la jeune Franco-Manitobaine dans ses premières années de vie montréalaise, relate son biographe François Ricard dans Gabrielle Roy. Une vie (Boréal compact). Le regard qu’elle pose et partage sur les quartiers qui vont étendre progressivement son territoire d’exploration urbaine, d’appropriation d’une trame urbaine, du côté de Lachine, de Saint-Henri, puis vers l’Est, a la fraîcheur de la première fois. Et il en demeure toujours aussi inspirant…