Sur les pas de Gabrielle Roy

Montréal par ses extrêmes

Ce sont quatre textes anodins devenus fondateurs. Entre juin et septembre 1941, Gabrielle Roy, alors jeune journaliste au Bulletin des agriculteurs, publication grand public de l’époque, publie « Tout Montréal », une série de quatre articles qui résument chaque mois l’âme et l’esprit d’une métropole en mutation, à l’aube de son 300e anniversaire. Soixante-quinze ans après elle, et à l’approche d’un 375e, notre journaliste repart à la rencontre de la même ville, ou peut-être d’une autre, dans une série en quatre temps sur les pas de la romancière… Dernière escale : une traversée de l’île d’est en ouest.

Les lieux visités. Cliquez ici pour agrandir la carte.

L’avenue n’a pas de nom, mais un numéro, le 100, exposé comme une balise qui marque la fin d’un territoire, ou le commencement d’une aventure, d’une grande traversée d’est en ouest, pour parcourir l’île de Montréal d’une extrémité à une autre, à la rencontre de tous les extrêmes qu’une ville peut offrir.

Au bout de la rue Bureau, la pointe qui regarde vers Charlemagne y a été bien nommée : parc du Bout-de-l’Île. Le Montréalais d’une autre époque en a fait ses terres de vacances et d’évasion estivale au bord du fleuve du milieu du XIXe siècle jusqu’à la rencontre du XXe siècle, avec la pollution de l’air, de l’eau et les préoccupations environnementales.

Aujourd’hui, derrière un ensemble d’appartements étagés, elle tisse son présent dans la quiétude ordinaire des périphéries, tout en laissant le passé oisif des jours chômés au bord de l’eau se révéler dans l’esprit d’une cabine de la classe ouvrière ou d’une maison de la bourgeoisie des années folles, que trahissent les contours de quelques résidences principales de la 92e Avenue ou des rues Bellerive et Marion.

Les cris, les foules en maillot de bain, l’exaltation de la rupture avec le train-train quotidien se sont envolés depuis longtemps. Désormais, la folie réside ailleurs : dans les trois personnages à la tête étrange sculptés par l’artiste Jean-Robert Drouillard à même les troncs de trois peupliers deltoïdes coupés pour cause de maladie. Comme dans la possibilité d’un extra fromage ou extra bacon sur les pizzas du restaurant italien populaire pas très loin de là, rue Notre-Dame.

Tout est simple, propre et bien rangé sur cette Pointe-aux-Trembles qui pose son uniformité dans le pantalon mi-long à carreaux et la chemise à manches courtes des rares piétons donnant l’impression de sortir de la même page de catalogue.

L’ordinaire s’y cultive com­me un art de vivre, comme un pied de nez fait à Montréal-Est, un peu plus à l’ouest, ville défusionnée et enclavée dont l’imposante circonférence de ses réservoirs de carburants et la complexité des structures chromées de sa pétrochimie apparaissent comme des étrangetés dans la ville.

Moins de 4000 habitants occupent ces 12 km2 d’un territoire hostile où les émissions d’oxyde de soufre sont deux fois plus élevées qu’ailleurs sur l’île. L’odeur, dans cet­te ville qui a posé le premier jalon d’une interminable histoire avec les hydrocarbures, en 1913, donne une densité douteuse à l’air chargé de particules de benzène et de sulfure d’hydrogène. Quand on la traverse, se raffine une seule idée : celle d’une fuite en avant pour renouer au plus vite avec une forme un peu plus agréable d’humanité, en passant par Tétreaultville, puis Longue-Pointe.

« Triste quartier, laid, gris, que dominent les réservoirs de la compagnies de gaz. De nombreuses familles d’ouvriers besognent aux raffineries d’huile, aux usines du Canadien Pacifique, du gaz, du port. Mais une partie de la population végète, secourue par l’Assistance publique. » — Gabrielle Roy

Le paysage de l'Est de Montréal est marqué par les industries.

De l’ombre et du vulgaire

Rue de Marseille, un arbre majestueux trônant au milieu d’un parc laisse sa maturité trahir l’âge avancé du quartier. Son ombre met temporairement à l’abri d’un soleil de plomb un groupe de jeunes hommes dans la trentaine discutant autour d’une table à pique-nique en bois.

Autour du parc, une constellation de petits commerces, posés comme une norme urbanistique au cœur d’un quadrillé résidentiel, raconte la modestie et la dureté du quotidien. Ici, les locaux du Groupe d’entraide de Mercier-Ouest, de Tel-Jeunes et de Tel-Aînés partagent l’environnement avec une crémerie à la devanture décrépie, une garderie pour « petites merveilles », un coiffeur « elle et lui », « extensions de cils », une « urgence souliers » et une fruiterie dont la raison sociale sonne dans les circonstances comme une revendication sociale, celle d’être traité ici, comme ailleurs, « Aux petits oignons ».

À cette hauteur, en remontant sur la rue Sherbrooke, Montréal déjoue d’un coup sec les préjugés sur sa singularité, son arrogance et son avant-garde en laissant sa célèbre rue transversale se travestir en boulevard commercial au caractère prévisible, et surtout vulgaire.

Sur ces quelques kilomètres, on pourrait être partout : à Sherbrooke, à Granby, à Trois-Rivières, à Québec, à Rivière-du-Loup, à Alma, à Rimouski, à Gaspé… dans la reproduction évidente de ces artères urbaines où consommation de masse et automobiles unissent leur destin. L’axe est propre, normé. Son caractère commun se fait le point d’union d’une ville centre avec les régions. Le paysage laisse ses contours raconter l’absence d’harmonie, les impératifs commerciaux, mais surtout cet urbanisme de promoteurs éclairés par le profit facile aux dépens du patrimoine bâti, de la mémoire, de l’esprit d’un lieu.

Seules l’apparition du sommet du mont Royal, avec son antenne de communication perçant le ciel, puis l’émergence des fenêtres latérales de l’observatoire du mât du Stade olympique et la rencontre de quelques stations de métro, Langelier, Cadillac, Radisson, avec l’architecture équivoque, géolocalisent le marcheur, entre perplexité et contradiction.

Un recadrage forcé que complète l’arrivée dans le champ de vision du Village olympique. Quarante ans plus tard, sa structure de béton précontraint et son utopie résidentielle accusent son âge et se font même brutales au milieu des grands rêves de vie de quartier poursuivis à présent.

Mixité sur le retour

Animation de nuit à Hochelaga-Maisonneuve

Il suffit d’aller plus au sud pour voir. On entre dans HoMa, par la deuxième porte de cette contraction sémantique, Maisonneuve, qui, avec sa voisine Hochelaga, cherche à incarner une certaine modernité. Après des années d’une existence perdue dans la spirale de la pauvreté et de l’exclusion sociale, le quartier entre désormais dans un autre cycle à la posture plus contemporaine, urbaine, jeune et dynamique. Parfois dans la tension.

En février dernier, un commando anti-embourgeoisement a lancé de la peinture sur et fissuré les vitrines de trois commerces : une boutique de vêtements locaux pour bébés, un bistro café traiteur de quartier et un comptoir de bouffe végane, temple très contemporain du végétarisme. Le lendemain, un trac trouvé au métro Préfontaine revendiquait le vandalisme en un cri : « Fuck cet univers de consommateurs et de proprios voleurs ! Fuck la police qui les protège ! » Une poésie à l’emporte-pièce apposée, selon plusieurs habitants du coin, comme une tache incompréhensible sur une mutation en cours.

« Du coin du Havre et Ontario, j’aperçois un groupe de maisons qui se délabrent : carreaux défoncés, fenêtre bouchées de guenilles ou de papier. Une porte entr’ouverte révèle une petite chambre : des lits, des lits. Devant ces maisons, une pente de verdure qui seule atténue la misère. Les petits pauvres y vivent au royaume magique de l’illusion. » — Gabrielle Roy

Loin de s’embourgeoiser, juge un enfant du quartier aujourd’hui dans la cinquantaine, HoMa est plutôt en train de ramener au bon souvenir du présent la mixité sociale et tous les possibles que l’endroit a perdus dans les années 1960. C’était hier. La fermeture d’usines, la mise en chômage d’ouvriers, plus assez jeunes et déjà trop vieux, ont plombé le quartier. La chape est toujours là, mais elle est de moins en moins lourde.

La lumière bleue des toilettes du marché Maisonneuve, stratagème visant à entraver l’injection de drogue, la petite foule en plein après-midi à l’entrée du magasin-partage de la rue Bennett, l’un des plus achalandés de toute la métropole, maintiennent l’extrême de cet entre-deux en donnant un visage à des statistiques qui forgent les mauvaises images.

L’arrivée d’un trentenaire promenant son chien à la brunante au pied de condominiums neufs ayant poussé sur d’anciens terrains vagues, tout comme le pas déterminé de l’élégante vers l’une des terrasses en bois qui ont fait leur apparition sur la Promenade Ontario, donnent toutefois le ton d’un renouveau. La mutation est lente. Elle se fait dans le partage encore équitable des lieux entre anciens et nouveaux, entre les prêteurs sur gages, les magasins de meubles usagés, de chèques encaissés et les restaurants branchés laissant leurs murs abuser du bois de grange et leur carte exulter le confit de canard et le gibier.

Un quartier, un village…

Jeunes bambins dans Hochelaga-Maisonneuve

Dans une vitrine, un gros dur, barbu et tatoué, s’exhibe en train de manger un sandwich végétarien. Devant les fenêtres condamnées d’un ancien restaurant de hot-dogs, poutines et sous-marins dont le rapport à la rue était jusqu’à très récemment hégémonique, deux hommes d’âge mûr discutent en laissant parfois des passants entrer dans leur conversation comme on entre dans la cour arrière d’un ami à l’heure de la bière de 5 h.

« Le nouveau travail de ton fils, ça se passe bien ? » « Je te présente Madeleine ! C’était ma gardienne quand j’étais ti-cul ! » « Le changement de tes fenêtres, c’est terminé ? » Les échanges témoignent d’une solidarité forgée dans l’adversité, d’une vie de quartier qui, ici plus qu’ailleurs, tient un peu plus de la vie de village.

Une boulangère dit : « C’est là qu’elles sont maintenant, parce que le quartier change et qu’il faut bien qu’elles aillent quelque part. » Ces « elles », sobrement nommées, sont repoussées par les cônes orange des interminables travaux de la rue Ontario, dans le Centre-Sud, et par la construction d’un complexe à logements près du Bain Mathieu. Entre les interminables excavations, la brique grise, les grandes fenêtres et l’apparition d’une architecture moderne, une nouvelle histoire s’y écrit, comme l’appel à un renouveau.

Comme un lendemain de fête

À une station de métro de là, la rue Papineau marque le point de départ d’une balade en tristesse dans le Village gai que l’ouverture des esprits a transformé en vestige d’un passé festif et affirmatif.

L’abus de boules roses surplombant la rue n’arrive pas à faire oublier la décrépitude des lieux. Celle du cinéma Odéon Champlain qui cache gauchement son abandon depuis la fin des années 1990 derrière un immense mur de contreplaqués, celle du Club Sandwich qui a posé un drapeau arc-en-ciel, symbole d’une communauté, sur ses vitrines condamnées, comme pour faire semblant que la vie persiste dans cet immense bâtiment qui n’en contient désormais plus.

Baptisé Complexe Bourbon, l’endroit a été mis en vente à 8,5 millions de dollars en 2014, pour trouver un acheteur domicilié au Qatar l’année suivante et offrant 5,5 millions de moins. Il est toujours désaffecté.

Sur les sites Internet ouverts aux recommandations des touristes, le quartier y côtoie désormais les qualificatifs « triste », « perdition », « sale » ou « sans âme ». Une perception que cherche à tromper le grouillement de quelques terrasses. Autour, les commerces de vêtements érotiques sortis ouvertement de leur placard donnent ses soubresauts d’activité à un quartier qui n’a pas encore trouvé la nouvelle histoire qu’il aimerait raconter. Dans les tavernes, l’amateur de bière du matin ou de l’après-midi boit dans la solitude.

À l’approche de la place Émilie-Gamelin, la faune urbaine se transforme radicalement pour révéler la dureté de ses visages. Une jeune fille, l’épiderme des joues marqué par une drogue de synthèse, le regard abruti, traverse la rue Sainte-Catherine dans un souffle verbal chargé d’incohérences, cigarette au bec. Un homme bedonnant, la tête proche du sol, vomit. Ça crie. Ça parle fort. Les corps se déplacent de manière erratique.

Il n’est que 11 h, l’heure où la déchéance se mélange au pas hésitant de quelques voyageurs sortant de la gare d’autobus ou à celui, plus volontaire, des étudiants de l’UQAM. Elle se dilue ensuite sur cet axe commercial qui poursuit son évocation plus loin vers l’ouest dans une identité composite que l’influence du Quartier des spectacles, avec son architecture et son urbanisme cherchant à fédérer les arts, ne semble pas avoir encore réussi à figer.

Dans la diversité des arts

Au croisement de la rue Sainte-Catherine et du boulevard Saint-Laurent, la frontière symbolique entre l’est et l’ouest a la gueule de bois qui persiste depuis trop longtemps. La majorité de ses points cardinaux restent marqués par la vulgarité. Celle d’un marchand de gras, d’un encaisseur de chèques à la devanture jaune criard, d’un sex-shop, d’un hôtel sans étoile et d’un immeuble à l’abandon, le tout à quelques mètres à peine du cœur festif de la ville, dont les battements timides et les influx sanguins fragiles sont encore trop faibles pour contaminer les territoires alentour.

« La rue Sainte-Catherine traverse Hochelaga sans le connaître. Déjà ambitieuse, elle ne s’offre que des aspects de banlieue commercialisée : chaîne de magasins, salles de spectacle, bazars de 5-10-15 où l’on vend surtout à partir de 19 cents, gargottes et tavernes. » — Gabrielle Roy

L’esprit innovant du Quartier des spectacles peine encore à être exemplaire, à l’image peut-être de ce système de poubelles centrales, acquis par l’administration municipale pour 8 millions de dollars pour faire entrer Montréal dans la modernité en matière de collecte des matières résiduelles. Un échec dont le caractère sans doute pas assez spectaculaire, comparativement aux nombreux festivals, expositions vivantes, installations interactives qui animent toute l’année ce kilomètre carré de vagabondage et de création dans la ville, l’éloigne toujours du scandale. Il a été abandonné avant même sa première utilisation, offrant ses conduits souterrains à la colonisation des rats.

Direction ouest rue Sainte-Catherine, où le prévisible et la fidélité à un autre art se reflètent dans chaque vitrine : celui de la consommation de masse érigée ici en colonne vertébrale d’un centre-ville.

Au-dessus des foules bigarrées, les linéaires enseignes dictant les envies et les convoitises du moment tiennent le lieu dans une constance. À l’approche de la fin de semaine, les trottoirs que l’administration municipale rêve un jour de pouvoir chauffer y dévoilent une jeunesse, une diversité de couleurs et d’origines.

Du pluriel sans unité

Passé la rue Guy, l’aspect générique de l’artère prend des allures baroques avec la multiplication des noms de commerces exposant l’indépendance. Ici, on vend des produits pour faire gonfler ses muscles, là, des articles de cuisine, des vêtements, de la cuisine coréenne dans un esprit de village.

Autour, l’oreille se laisse absorber par une autre diversité, celle des langues qui se mélangent sur le béton du trottoir. Il y a du français, de l’anglais, oui, mais aussi de l’espagnol, du portugais, du chinois et du coréen qui accompagnent le marcheur jusqu’à l’approche de l’ancien Forum de Montréal, dans un quartier dont le caractère pluriel n’a pas encore trouvé son nouveau point d’unité.

Les fantômes de l’ancien temple du hockey n’arrivent pas à donner de l’esprit à l’endroit. En face, la Place Alexis-Nihon masque le Westmount Square, œuvre magistrale de l’architecte américain Ludwig Mies van der Rohe, qui laisse l’ingéniosité de ses courbes et l’harmonie du mélange de ses matériaux présumer de la sophistication et de la richesse du territoire qui s’ouvre derrière lui.

Une ville comme un cliché

Un match de soccer à Westmount

En remontant sur Sherbrooke, cet autre monde dévoile son caractère convenu, conservateur et maniéré que l’on s’attend à trouver sur ce segment qui entre dans Westmount comme on entre dans un cliché. Le cliché d’une serre à l’anglaise accrochée à la bibliothèque, comme celui du terrain du Westmount Lawn Bowling Club qui fait persister l’oisiveté d’une classe dirigeante dans le noir de ses boules et le vert de son gazon.

Dans cette ville, le taux d’activité des résidants, à 59 %, est plus bas que dans les quartiers est de Montréal. Mais le chômage, dans un coin où la maison vaut en moyenne plus de 1,1 million de dollars, n’y est pour rien. C’est surtout le fait de la retraite, de la rente et de cette abondance qui permet à ce commerce proposant un lien direct avec des agriculteurs locaux d’exister, dans un décor si bien calculé qu’on le dirait sorti tout droit d’un magazine de design.

La mise en scène y est convaincante. Elle porte en elle tout ce qu’il faut pour produire ces images que l’on retrouve sur les réseaux sociaux numériques offerts à l’excès dans le paraître.

Deux adolescents passent. Une jeune fille parle anglais et se perd. Elle reprend l’échange en français dans une conversation qui s’éloigne vers l’ouest. On croit être en « embourgeoisie ». On est surtout en anglomanie avec ces vitrines calquant celles des quartiers huppés de Londres ou de Toronto et ces commerces qui vantent la provenance britannique, australienne ou néo-zélandaise de leurs produits exclusifs. Montréal est ici au carrefour d’un Commonwealth qui s’affirme un peu plus fort qu’ailleurs.

À cet endroit de la ville, les clubs d’entraide que l’on croise en abondance dans l’Est sont remplacés par des clubs de course à pied qui donnent rendez-vous le samedi matin à la porte d’un commerce de la rue, spécialisé dans le vêtement de cuir. L’urbain de Westmount se tient en forme, ce qui lui donne une espérance de vie de 10 ans supérieure à celle de ses voisins d’en bas, cantonnés dans le pauvre Saint-Henri.

« La rue Sherbrooke entre alors dans le Montréal fashionable. Elle coule largement entre e Berkeley hôtel à terrasse, les boutiques de haute couture, les appartements exclusifs du Château, le temple de Saint-André et Saint-Paul, les photographes en renom, Holt Renfrew, les alles pour le five o’clock, le Club Epicurien, Watson, marchand de tableaux, les médecins de la société montrent de discrètes enseignes ou des vitrines de bon ton. » — Gabrielle Roy

Devant l’établissement, com­me un affront au conservatisme, deux femmes dans la fin de la vingtaine, le cheveu rebelle et coloré, le vêtement subtilement déchiré, marchent main dans la main en promenant au bout de leur laisse leur animal de compagnie : un porcelet.

L’après-midi de semaine est chaud. Une devanture en construction annonce l’arrivée prochaine d’un couturier de Los Angeles. Sur une terrasse, un homme en costume gris discute avec une femme en tailleur blanc tout en montrant du doigt l’écran d’un ordinateur devant deux verres de vin blanc servis dans des ballons à la taille ostentatoire.

De chaos à singularité

À l’approche du boulevard Décarie, le chaos s’installe entre les cônes orange du monde de la construction et l’heure de pointe dans une autre de ces congestions qui se forment un peu partout à Montréal, à la croisée des chemins. Puis, le boulevard retrouve sa quiétude dans une autre trame, singulière.

On est à Notre-Dame-de-Grâce, avec ses parcs, ses épiceries asiatiques, coréennes, méditerranéennes. Celles-ci posent les bases d’un véritable amalgame urbain où se succèdent des immeubles à logements à la brique guindée, des restaurants spécialisés dans le steak et des cafés écolos, bios, équitables et sans gluten témoignant d’une préoccupation évidente pour l’environnement, l’achat local, le biologique que des jardins communautaires ont stimulé tout autour comme une avant-garde prophétique, depuis le début des années 1960.

L’ouest de l’île amorce ici la mise en place méthodique de ses stéréotypes, comme un crescendo, jusqu’à la rue Westminster North, à Montréal Ouest, où l’asphalte de la rue Sherbrooke se fond dans l’évidence d’une conclusion. La perpendiculaire, vers la gauche, devient alors un passage à niveau permettant d’atteindre en douceur ce West qui laisse son aéroport inviter au voyage et les rues de Dorval, de Pointe-Claire ou de Beaconsfield laisser croire que l’ailleurs est finalement déjà là. À Baie-d’Urfé, 90 % des résidants n’utilisent qu’une seule langue au travail, mais c’est rarement le français pratiqué par 26 % des 3800 habitants de cette ville.

« La rue Sherbrooke, entre-temps, a filé dans sa beauté première. Ce large boulevard entré dans la ville au ronronnement des automobiles rapides et des autobus modernes, se tient à l’écart de la bousculade et du grand commerce. Il se refusera à porter les tramways jusqu’à Atwater. » — Gabrielle Roy

Un ailleurs qui rapproche

Des bateliers le long du Canal-de-Sainte-Anne-de-Bellevue

Dans cette autre périphérie, les maisons, les enseignes commerciales, la démarche de quelques piétons réduisent la distance avec la frontière de l’Ontario, plus loin à l’ouest. Elles convoquent aussi l’esprit d’un Kingston, d’un Scarborough, d’un Oshawa ou d’un Richmond Hill, dans un étrange exotisme, si proche et finalement pas si loin.

La promenade du Canal-de-Sainte-Anne-de-Bellevue, point d’arrivée dans l’autre extrémité de la ville, ramène d’un coup sec Montréal dans la surreprésentation de sa francophonie. Sur cet autre bout de l’île, un parc suit des écluses. L’estivant vient y battre le béton, à pied ou en terrasse, pour regarder les petits bateaux passer et nourrir l’ego des bateliers qui, eux, cherchent à être le centre de l’attention dans l’attente d’une entrée dans la baie de Vaudreuil et dans le lac des Deux-Montagnes.

Au-dessus d’eux, un pont porte l’autoroute 20. Autour, les rues ne sont pas des numéros, mais expriment plutôt une toponymie qui rend hommage à des personnages : Saint-Thomas, Saint-Antoine, Marguerite-Bourgeoys, Sainte-Marie, Sainte-Anne, Christie, Kent, Lamarche, Brown, Adam… Une enfilade de restaurants glorifient une gastronomie élémentaire et convenue.

Ici, comme ailleurs sur l’île, une histoire semble avoir été tissée dans une dualité de cultures pour aujourd’hui former un tout, composante d’une diversité qui tient entre deux extrémités, sans jamais vraiment être extrême…


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