Sur les pas de Gabrielle Roy

Montréal, la métissée serrée

Ce sont quatre textes anodins devenus fondateurs. Entre juin et septembre 1941, Gabrielle Roy, alors jeune journaliste au Bulletin des agriculteurs, publication grand public de l’époque, publie « Tout Montréal », une série de quatre articles qui résument chaque mois l’âme et l’esprit d’une métropole en mutation, à l’aube de son 300e anniversaire. Soixante-quinze ans après elle, et à l’approche d’un 375e, Fabien Deglise repart à la rencontre de la même ville, ou peut-être d’une autre, dans une série en quatre temps sur les pas de la romancière… Troisième escale : le Montréal métissé.

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Munro, 1896-1973. Wong, 1876-1955. Drutzull, 1901-1961. Mein, Midriak, Rantala, Pappas, Miyake… Quand les pierres tombales des cimetières Notre-Dame-des-Neiges et Mont-Royal parlent, dans la lumière d’un matin plein de soleil, c’est l’enracinement d’une profonde diversité culturelle qui se dévoile en reliefs. Montréal a toujours conjugué son temps au pluriel et de nombreuses traces persistent à le raconter.

Il y a les façades défraîchies et les enseignes criardes du quartier chinois qui colorent les premiers mètres du boulevard Saint-Laurent.

« Les soirs de pluie froide ou de tempête, le Chinatown semble aussi désert qu’un cimetière. Un pas traînant en trouble seul le silence. Le pas glisse. Un Oriental en savates frôle un mur, se faufile dans une embrasure noire. Son ombre se perd. » — Gabrielle Roy

Il y a la Mission Santa Cruz, cœur religieux d’une communauté portugaise, qui laisse régulièrement déborder l’exubérance de sa dévotion dans la rue Rachel. Elle raconte une expatriation massive qui, à partir des années 1970, a posé ses saints sur céramique à la porte des maisons tout autour et donné à la morue salée son statut de produit de consommation courante dans les épiceries du quartier.

Il y a aussi la Petite Italie, où les clichés d’une nappe à carreaux blancs et rouges, d’une machine à expresso, d’une fiasque de chianti ou d’une calzone témoignent encore de ce temps où l’autre était surtout folklore et beaucoup images d’Épinal.

Mais les temps ont beaucoup changé… Dans ses rues, l’arrondissement de Villeray–Saint-Michel–Parc-Extension laisse la variété des visages confirmer que 69 % de ses habitants sont aujourd’hui issus de l’immigration. Sur le boulevard Pie-IX, l’immeuble qui abritait un buffet chinois à volonté a placé le souvenir de ses riz frit, poulet à l’ananas, eggs rolls, spare ribs ou de son numéro 8 pour deux derrière des contre-plaqués qui obstruent désormais ses fenêtres. Sur l’une des planches, un panneau « À vendre » a été cloué, comme pour annoncer la liquidation de cette immersion relative dans l’exotisme d’une autre époque. Cette rencontre pleine de distance et de préjugés avec l’étranger fait forcément tache aujourd’hui dans un quartier où l’ailleurs a façonné des lieux d’expression beaucoup plus authentiques au fil des ans.

Métissé serré

À l'épicerie, toutes les origines se rencontrent.

À un jet de pierre plus au nord, rue Jarry, Les Aliments Kim Phat donnent le ton à cette diversité posée dans la trame urbaine comme une évidence, plutôt que comme un contraste. Dans ces 400 m2 d’une épicerie bouillonnante de vie, l’Asie rencontre Haïti, le Maghreb et le Québec dans un tout métissé serré qui ne semble pas trop vraiment s’étonner de lui-même.

Les samedis, les langues et les couleurs s’y mélangent devant le comptoir de la poissonnerie, qui expose ses nouveaux arrivages du Pacifique, ses poissons-chats et ses crevettes frétillantes en vivier. Au rythme des commandes passées en mandarin, en vietnamien, en français, les bouchers vont chercher dans leurs pièces de bœuf ou de porc toutes ces fractions qui s’attrapent si bien avec des baguettes.

Femmes voilées, Caribéens moulés dans des t-shirts aux couleurs vives, vieilles Chinoises au dos voûté, Caucasiens de souche, hommes à barbe ou à cheveux frisés toisent de la même manière le prix affiché au-dessus des herbes fraîches ou des racines à cuire. Ils palpent les avocats, les ananas et les mangues avec cette concentration qu’arbore généralement l’expert pour ne pas passer à côté d’une bonne occasion.

« Devant moi s’ouvre le marché Bonsecours, le plus ancien et le plus pittoresque de Montréal. Les gens de toutes les races viennent y vendre leur produit. » — Gabrielle Roy

Autour, leurs enfants s’émeuvent devant un congélateur figeant dans des emballages cartonnés des crèmes glacées à la fève rouge. D’autres éprouvent l’étendue de leurs choix devant des étalages où les croustilles se déclinent, «à la saveur » de crevettes, de pieuvre, de kimchi ou de ketchup.

L’environnement défie les conformismes et rit de l’homogénéité. Il déjoue également les préjugés en laissant régulièrement le français s’emparer des messages qui sortent des haut-parleurs du magasin ou cristalliser les interactions avec les caissières à la peau ambrée, dans une grammaire, une syntaxe et un accent ancrés dans la réalité et la singularité linguistique du territoire. En 2011, les trois quarts des habitants de Montréal communiquaient en français avec l’administration publique — la société de l’assurance automobile, le ministère du Revenu… — même si le français n’est la langue maternelle que de 49 % d’entre eux, selon le dernier recensement.

« Les produits des pays chauds arrivent imprégnés d’exotisme ; bananes de Trinidad qui seront entreposées quelques heures plus tard dans les fruiteries en gros de Griffintown ou du faubourg Québec et achèveront d’y mûrir. » — Gabrielle Roy

Des différences qui convergent

Rue Papineau, à l’approche du boulevard Crémazie, une murale peinte là pour égayer un immense mur aveugle cherche à surprendre. Un enfant à la peau blanche, un autre à la peau noire s’y fondent l’un dans l’autre à la hauteur du visage dans l’abstraction d’un trait gras tracé au centre pour les séparer, qui trouble les lectures et les interprétations. C’est peut-être la métaphore du choc des différences, particulièrement celles qui finissent par trouver leur point de convergence, celles qui rapprochent au lieu d’éloigner, comme sur le terrain de soccer du parc Henri-Bourassa, plus loin, à Montréal-Nord. Là-bas, le vendredi soir, une jeunesse sportive converge dans toute sa diversité et sa détermination concentrée dans ses souliers à crampons pour donner corps à une passion commune pour le ballon rond.

Dans les rayons d’un soleil estival au coucher tardif, l’heure est à l’entraînement. Les identités se dévoilent dans la couleur d’un chandail, mais surtout dans la prestance d’une équipe nationale que chacun cherche à poser dans le ciment de la socialisation comme une sorte de liturgie. Un peu de Brésil, un peu de Qatar, un peu de République dominicaine, un peu d’Argentine… Au loin, dans la rue Pascal, un drapeau de l’Italie a été suspendu sur un balcon, devenu ainsi espace de revendication alors qu’une coupe de soccer occupe les esprits et monopolise le temps de consommation télévisuelle dans ce coin de la ville depuis quelques semaines.

« Get the ball ! Get the ball ! » Sur le terrain, un homme originaire du Maghreb donne ses instructions aux émules de Cristiano Ronaldo, Lionel Messi ou Didier Drogba : « Ne le quitte pas des yeux. » C’est l’art de la transmission — et de la stimulation —, tous réunis dans un même souffle, dans les deux langues officielles.

Des tensions qui s’étiolent

Concert de Hip Hop

Juste à côté, à l’angle de la rue Rolland, l’intervention policière désastreuse qui a coûté la vie au jeune Freddy Villanueva, 18 ans, en 2008, est devenue un souvenir mâtiné d’injustice, de tension, de profilage et de violence que le temps désormais étiole. « C’était il y a longtemps », résume le gardien du parc, jeune homme dans la vingtaine dont les traits laissent présager des racines du côté latin de l’Amérique. À cette heure affluente de la journée, sa fonction est d’abord de déverrouiller les portes des toilettes au gré des besoins. « On ne peut pas les laisser ouvertes en permanence, sinon ils vont fumer, ils vont foirer, ils bouchent les toilettes », résume-t-il en laissant le caractère évasif du pronom personnel contourner le stigmate.

De l’autre côté de la rue, des grappes de citadins, dans une variété de formes et de couleurs, se laissent accabler par la chaleur d’un début de juillet, seul ou en groupe, sur les bancs d’une nouvelle place publique. Baptisée à dessein « place de l’Harmonie », elle a été posée comme un appel à la mutation au pied d’un immeuble dont la modernité et l’architecture tranchent de manière évidente avec les constructions vétustes ou négligées des alentours.

« Dans le quartier nègre, rue Saint-Antoine ouest, même frénésie de vie rapide. Là-haut, derrière les stores, se démène un jazz-band forcené. Le saxophone mugit ; les couples tournent, sautent, voltigent. » — Gabrielle Roy

« Le quartier change », dit le propriétaire d’un nouveau restaurant spécialisé dans le tacos en tous genres. « Le premier à ouvrir depuis 10 ans, depuis l’ouverture de Chez Mamie [concurrent, ambassadeur de la cuisine haïtienne offrant pâtés, tasso de bœuf, cabri en sauce ou poulet boucané par la porte d’à côté] », précise, avec un accent trahissant une origine française, son collègue affairé à remplir ses petites galettes de maïs de salade ou de viande hachée.

À quelques pas de là, le plastique protecteur toujours présent sur les fenêtres en cours de rénovation d’un immeuble dortoir aux lignes austères tient de l’illustration du propos. En grosses lettres, les nouvelles structures vitrées laissent leur emballage vanter une norme d’étanchéité et d’efficacité énergétique qui ici deviennent surtout la marque d’un respect ou de l’amélioration d’une condition.

Toutes couleurs unies

Toutes les origines se croisent dans la rue.

Retour vers l’Est par le maillage du transport en commun. Les numéros de lignes évoluent dans l’inconstance du chiffre, 32, 141, 121… Les visages qui montent et descendent dans les autobus donnent à chaque arrêt l’impression d’une escale en cosmopolitisme. Le voile du Maroc partage le trottoir avec l’élégance et le raffinement du Vietnam, les yeux noirs du Sri Lanka partagent une intimité avec le cheveu crépu d’Haïti, les Philippines parlent à la Grèce, le Liban au Québec, le Mexique montre des signes d’impatience pas très loin de la Russie qui fume une cigarette en attendant le prochain autobus.

« Je reviens vers le centre de la ville en passant par Griffintown. Habité par nombre d’Irlandais, je suppose qu’il doit son nom à leurs chamailleries proverbiales. » — Gabrielle Roy

Montréal a un visage parsemé de taches de rousseur dont les statistiques officielles tracent depuis longtemps les contours.

Dans l’arrondissement d’Ahuntisic-Cartierville, 60 % de la population est née à l’étranger ou a un de ses parents qui a vu le jour derrière d’autres frontières que celles du Canada. À Saint-Laurent, c’est 81 %. À Villeray–Parc-Extension, 69 %. À Côte-des-Neiges, 76 %. Même Outremont la blanche participe à cette configuration du métissage avec 56 % de sa population issue de l’immigration. En chœur, ils donnent forcément des allures de tromperie à ce « nous » qui cherche de manière suspecte à se présenter comme trop blanc, accroché avec obsession à une version un peu trop étriquée de son histoire commune.

Déjouer l’esprit du ghetto

Dans Parc-Extension

On entre dans le « Jarrystan », nom donné parfois aux rues qui s’étendent au nord et au sud de Jarry, entre l’Acadie et le chemin de fer, pour évoquer la présence de néo-Canadiens venus du Pakistan et d’autres nations du sous-continent indien. Malgré ce vocable qui tente de réduire ce coin de la ville au rang de ghetto insaisissable, il n’en affiche aucun des traits.

C’est qu’à l’image du reste de la ville, l’endroit se distingue surtout par sa diversité parsemée dans les immeubles, les rues, les ruelles ou les commerces de ce quartier aux racines profondément populaires. Tout ici est constellation. Les antinomies y sont diffuses, elles se fondent dans la masse. Contrairement à d’autres métropoles du monde, particulièrement celles de l’Europe, ce quartier sait comment éviter l’affrontement dans l’incompréhension de blocs communautaires refermés sur eux-mêmes.

Rue Saint-Roch, la cohabitation s’exprime en laissant apparaître simultanément, sur le même coin de rue : une jeune femme en sari, une autre, plus âgée et voilée, qui marche en tenant un petit garçon et une petite fille par la main, un facteur faisant de l’embonpoint et un homme dans la cinquantaine, sorte de biker sans moto, qui porte sa longue barbe blanche comme un vieil acte de contestation.

C’est le milieu de l’après-midi. Autour, les mots halal, viet, gurdwara, pâtisserie, cheveux et africain se disputent l’attention des passants dans l’environnement visuel. Au loin, l’Orthodox Church of St-Markos Eugenikos attend son prochain dimanche. Au-dessus de chez Provision Bob, la fenêtre ouverte d’un appartement laisse sortir les tonalités d’une chanson évoquant l’esprit de Bollywood.

« Dans le quartier nègre, rue Saint-Antoine ouest, même frénésie de vie rapide. Là-haut, derrière les stores, se démène un jazz-band forcené. Le saxophone mugit ; les couples tournent, sautent, voltigent. » — Gabrielle Roy

Entre pauvreté et classe moyenne

Ailleurs, à la porte d’un dépanneur en sous-sol, la persistance d’une cabine téléphonique à la structure chambranlante fige la sociodémographie des alentours entre pauvreté et classe moyenne. En vitrine, les cartes d’appel vantent leurs économies pour faire porter sa voix aux quatre coins du monde pour quelque cent la minute. À côté, l’appartement d’un immeuble à loyer modique donne l’impression d’avoir craché ses vêtements par la fenêtre pour les faire sécher au soleil sur la rambarde du balcon.

Deux Italiennes se quittent sur le porche d’une maison, un adolescent asiatique marche sur le trottoir en laissant cette impression d’être perdu, une femme portant un niqab texte sur son téléphone en marchant. Il y a une légèreté dans le mélange, une harmonie dans l’indifférence. Les tensions sont parfois ailleurs.

Rue Legendre, au sud de Chabanel, un bâtiment commercial utilisé comme centre communautaire par des musulmans est désormais à vendre. Début juin, dans ce quartier mi-résidentiel, mi-industriel versé dans le textile, il a tissé la sparterie d’une controverse sur fond de punition et d’intolérance. L’adresse était utilisée comme mosquée, sans opposition, depuis trois ans et demi. Un référendum tenu auprès des résidants du coin sur cette vocation, après que le groupe religieux a voulu se plier aux règles de zonage de la ville, a condamné l’endroit par 291 voix contre 190. Les cultures sont parfois des électrons qui s’entrechoquent dans la densité d’un territoire urbain. À Montréal, ils le font plus d’une manière anecdotique qu’en cherchant à s’inscrire dans un esprit général.

Dans un parc de Saint-Léonard, de vieux Italiens jouent à la bocce, la pétanque de leur pays d’origine, sous le regard distrait de deux Marocains qui discutent sur un banc. C’est mercredi. La semaine de travail attend ses deux jours chômés. Eux, ils mettent deux visages sur une réalité moins rose.

« Ailleurs, un Italien, habile à tirer des produits rares et en grande demande de son petit morceau de terre […] m’offre l’estragon, la sauge, la sarriette et le brocoli, délicieux chou-fleur d’Italie » — Gabrielle Roy

Les paradoxes du chiffre

De retour du marché.

Sur l’île, le taux de chômage est plus élevé chez les immigrants. Cette disparité est encore plus importante parmi les minorités visibles. Dans les communautés arabes, asiatiques et noires, le taux d’inactivité forcée dépasse de 7 à 10 points de pourcentage celui de la moyenne. L’écart illustre un paradoxe évident : ces minorités visibles sont plus scolarisées que l’ensemble de la population québécoise, estime le ministère de l’Immigration du Québec. Si 22 % ont un diplôme universitaire, contre 14 % dans la population en général, ils sont pourtant surreprésentés dans les emplois exigeant un niveau de scolarité peu élevé.

Car Montréal, c’est aussi l’image d’un ingénieur sri lankais qui lave la vaisselle dans les cuisines d’un restaurant populaire, celle d’un enseignant algérien converti à la pâtisserie ou devenu épicier. C’est aussi celle d’un médecin libanais formé en France qui, au volant de son taxi ou à la caisse d’une chaîne de cafés, façonne lui aussi ce tableau de la face sombre de l’intégration en voie de devenir un insoutenable cliché.

Au parc Jarry, c’est un autre tableau qui se dévoile dans l’ombre d’un gros arbre. Des dizaines d’enfants du quartier s’identifiant à un même groupe par le monochrome criard d’un t-shirt se sont posés là pour tenir des épreuves sportives structurées par une poignée de moniteurs sortant fraîchement de l’adolescence… C’est l’été de leurs 11 ans. Peut-être de leurs 10 ou de leurs 9 ans.

Les couleurs de peau donnent l’impression de se mélanger dans un esprit festif et ludique, sans même avoir conscience d’elles-mêmes. L’oreille n’a pas besoin d’être attentive pour saisir un début de conversation en anglais qui se poursuit naturellement, sans signe ni commande, en français. Des rires francs éclatent. Il y a un esprit de corps et d’unité dans la scène, comme un ensemble « d’ailleurs » en train de voir que les possibles…


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