Le Devoir

Les dessous de la pénurie infirmière

Visite a l'Hôpital Général Juif de Montreal
Photo : Valerian Mazataud Le DevoirVisite a l'Hôpital Général Juif de Montreal

Les dessous de la pénurie infirmière

24 août 2021

On la qualifie d’hémorragie ou de naufrage du système de santé. La pénurie d’infirmières, véritable puzzle pour les gestionnaires, a pourtant de lourdes conséquences pour les patients et les soignantes. Car pour l’enrayer, il faut d’abord la comprendre. Coup d’œil sur les dessous de la pénurie à Montréal.

Au terme du cinquième mois de la pandémie, l’été dernier, Le Devoir recensait 800 démissions d’infirmières à Montréal. Un an plus tard, les médecins des urgences du CIUSSS de l’Est-de-l’Île-de-Montréal sonnent l’alerte : « à l’hôpital Maisonneuve-Rosemont, 25 % des lits de soins actifs sont fermés [et] la congestion des urgences devient insoutenable ». C’est l’ensemble du réseau qui est au bord du « naufrage ».

Pour saisir l’ampleur de la pénurie, une rapide lecture ne suffit pas. Après tout, selon l’Ordre des infirmières et des infirmiers du Québec (OIIQ), l’effectif infirmier à Montréal ne cesse de croître. Entre 2015 et 2020, c’est plus de 1500 employées supplémentaires qui sont venues garnir ses rangs, sans compter le roulement au sein des équipes.

Lorsqu’on compare la taille de l’effectif infirmier à la population de Montréal, il devient clair qu’elle suit la croissance démographique. Pour cette période, on compte, bon an, mal an, un peu plus de 11 infirmières pour 1000 habitants. Cette augmentation de l’effectif, quoique réelle, n’est que proportionnelle et ne contribue donc pas à contrer la pénurie.

Néanmoins, ce taux de 11 pour 1000 est bien supérieur à la moyenne québécoise de 8 pour 1000. Comment se fait-il alors que l’on parle de pénurie à Montréal? Roxane Borgès Da Silva, professeure-chercheuse à l’École de santé publique de l’Université de Montréal, souligne qu’on ne peut pas parler de pénurie en ne regardant qu’un seul chiffre : « Il faut tenir compte de l’offre et de la demande, des besoins de santé et de toutes sortes de phénomènes. »

Roxane Borgès Da Silva
Photo : Valerian Mazataud Le Devoir Roxane Borgès Da Silva, professeure-chercheuse à l’École de santé publique de l’Université de Montréal

Par exemple, les soins spécialisés, dits soins tertiaires, sont surtout offerts à Montréal. « Ces centres hospitaliers tertiaires desservent toute la population du Québec. C’est ce qui fait un débalancement », souligne la chercheuse.

Pour saisir l’ampleur de la pénurie, il faut donc s’attarder aux besoins du réseau de la santé de Montréal.

La pénurie à Montréal

L’île de Montréal est découpée en cinq CIUSSS. Ce sont des organismes publics responsables d’administrer les soins de santé et les services sociaux sur leur territoire. À Montréal, chacun d’eux est affilié à une université, soit l’Université de Montréal et l’Université McGill.

À cela s’ajoutent des établissements non fusionnés, dont trois centres hospitaliers universitaires (CHU) : le Centre hospitalier de l’Université de Montréal (CHUM), le Centre universitaire de santé McGill (CUSM) et le Centre hospitalier universitaire Sainte-Justine (CHUSJ).

Ces établissements sont les principaux employeurs publics des infirmières montréalaises, mais également des infirmières auxiliaires, des inhalothérapeutes et des perfusionnistes. En 2020, près de 25 000 de ces soignantes y sont embauchées. Le plus grand employeur est le CIUSSS de l’Est-de-l’Île-de-Montréal.

Infirmières et aides-soignantes des CIUSSS et CHU de Montréal en 2020

Sources : Rapport annuel 2019-2020 des établissements

Lorsque sondés par Le Devoir sur leurs besoins en personnel soignant, certains établissements ont dit avoir besoin de quelques centaines d’employées. C’est le cas du CIUSSS du Centre-Sud qui, malgré 365 embauches dans la dernière année, a encore 288 postes qui ne sont pas pourvus. Au CHUM et au CHUSJ, la situation est similaire : on y engage respectivement 400 et 200 soignantes, ce qui comprend les réembauches.

Comment expliquer que le milieu de la santé soit aux prises avec ces manques? Selon Roxane Borgès Da Silva, il faut se pencher sur l’organisation du travail, qui n’offre pas aux infirmières tous les incitatifs nécessaires pour corriger la situation.

Une organisation du travail qui fait défaut

Entre 2015, année de création des CIUSSS, et 2020, le nombre d’heures travaillées en temps normal par les infirmières et les aides-soignantes à Montréal a connu une augmentation continuelle, accusant une croissance de 4,3 % en cinq ans. C’est inférieur à la croissance démographique de la région, celle-ci avoisinant les 6,1 % pour la même période.

Pour ce qui est des heures supplémentaires, le constat est pire. La croissance en cinq ans se chiffre à 73,3 %, ce qui est bien au-delà de la croissance démographique régionale. C’est au CIUSSS du Centre-Sud-de-l’Île-de-Montréal que l’augmentation se fait le plus sentir : le nombre d’heures supplémentaires a bondi de 144 %. Deux autres CIUSSS présentent des hausses de plus de 100 %, soient ceux de l’Est et de l’Ouest.

Les établissements de santé ont de plus en plus recours aux heures supplémentaires afin de procurer aux patients les soins qu’ils demandent. Alors qu’en 2015, 3,8 % des heures travaillées l’étaient en heures supplémentaires, le taux s’élève à 6,1 % en 2020. Cela ne signifie toutefois pas que cette hausse est due à une augmentation des heures supplémentaires obligatoires. Les données récoltées ne permettent pas de distinguer ce qui est obligatoire de ce qui est volontaire.

En parallèle, une part importante des infirmières travaillent à temps partiel. Nombreuses sont celles qui redoutent les quarts de travail de 16 heures dus à la combinaison temps plein et TSO. « Autant prendre un poste à temps partiel, sachant qu’on va devoir faire du TSO [temps supplémentaire obligatoire] et avoir un salaire plus élevé qu’un poste à temps plein », dit Roxane Borgès Da Silva. Ce manque à gagner en heures travaillées pousse les gestionnaires à recourir davantage au TSO, ce qui les enferme dans un cercle vicieux.

Pour ce qui est de la relève infirmière en 2020, c’est la situation inverse qui est observée, avec 60,5 % de l’effectif à temps partiel contre seulement 34,5 % à temps plein. Pour Mme Borgès, le fait que plusieurs jeunes infirmières de la relève doivent arrimer leur emploi avec leurs responsabilités familiales explique en partie cette situation.

« Une infirmière par 1000 habitants qui travaille à temps partiel ne fournit pas les mêmes services qu’une infirmière par 1000 habitants à temps plein », affirme Roxane Borgès Da Silva. La professeure de l’École de santé publique préfère parler de « pénurie relative », indiquant par là que ce n’est pas la main-d’œuvre qui manque, mais plutôt l’organisation du travail qui est défectueuse. « Les incitatifs associés au travail sont faits de telle sorte qu’il n’y a plus aucun intérêt pour les infirmières qui rentrent de demander un temps plein », résume-t-elle.

709

C’est le nombre d’infirmières montréalaises dont l’employeur principal ou secondaire est une agence de placement en 2020.

La pression à laquelle sont soumises les infirmières du réseau public est telle que certaines sont tentées de faire le saut vers le privé. Elles y trouvent des horaires conciliants, des salaires élevés et, surtout, il n’y a aucune obligation de faire des heures supplémentaires. En 2019, année la plus récente pour laquelle cette information est disponible, les agences de placement embauchaient en sol montréalais l’équivalent de 3 % de l’effectif régional.

« Moi, je me demande pourquoi le gouvernement accepte que les agences aient accès à des quarts de travail de jour. Pourquoi ne les donne-t-on pas de soir et de nuit? » dit Roxane Borgès Da Silva. Selon elle, réserver les meilleures plages horaires aux employées du réseau public et supprimer le TSO les encouragerait certainement à travailler à temps plein.

En somme, la pénurie infirmière qui frappe Montréal ne se réglera pas seulement avec des primes et des hausses de salaire, soutient la chercheuse. « C’est pas juste l’argent, c’est aussi les relations de travail, l’organisation du travail, les horaires de travail. […] Il faut revenir à des normes de travail qui sont décentes », conclut-elle.