Le Devoir

Histoires de granges

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Histoires de granges

26 juillet 2021

Désuètes, désertées ou moins utiles, les vieilles granges tombent comme des mouches dans la campagne québécoise. Signe que l’agriculture a bien changé, le démantèlement de ces bâtiments témoigne aussi du manque de protection du patrimoine pour les amoureux des vieilles planches. Le Devoir est allé à la rencontre de leur passé — et de leur avenir.

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Personne ne peut dire avec exactitude combien de granges sont démolies chaque année dans la province. Au Répertoire du patrimoine culturel du Québec, on compte à l’heure actuelle près de 1000 granges inventoriées.

Une recherche dans cette base de données du ministère de la Culture montre cependant que seulement 12 granges sont citées en tant qu’immeubles patrimoniaux. La citation au registre du patrimoine par la municipalité, la MRC ou la province sert à reconnaître leur valeur et en assurer la protection.

Par ailleurs, une 13e grange avait été classée «patrimoniale» depuis 1987 à Métis-sur-Mer, mais la mesure ne l’a pas empêchée de s’écrouler en 2013.

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Pourquoi les granges tombent-elles?

«C’est dans les greniers qu’on apprend des choses», dit Gaston Cadrin, amoureux du patrimoine et vice-président du Groupe d’initiatives et de recherches appliquées au milieu (GIRAM). Il explique que l’abandon des granges est intimement lié aux changements dans la production agricole depuis 50 ans. Les vieilles bâtisses ne répondent pas bien aux besoins actuels, avec des fermes de plus en plus grandes et des animaux de plus en plus gros.

Les granges se retrouvent souvent dans un état de délabrement très avancé. La plupart du temps, il y a plusieurs décennies qu’elles ne servent plus, et donc leur avenir est très précaire.

Gaston Cadrin

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Il s’agit aussi d’une «certaine vision de la modernité», explique Gérald Domon, professeur à l’Université de Montréal: «L’agriculture familiale a été longtemps associée à des périodes difficiles, à la petite misère.»

Tout comme les maisons ancestrales, plusieurs granges de bois ont été recouvertes de tôle ou de vinyle, des matériaux plus faciles à entretenir. Mais comme élément clé du paysage québécois, elles restent «des marqueurs de l’identité, un peu comme les églises», dit M. Domon.

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Il n’existe actuellement ni réglementation spécifique ni incitatif financier pour préserver les vieilles granges. Ce fardeau financier ne devrait pas reposer uniquement sur les propriétaires, selon ces deux experts du patrimoine.

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Des sauveurs de granges

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Le problème est donc de trouver un nouvel usage à ces bâtisses qui incarnent le patrimoine agricole du Québec. À Saint-Aubert, dans la MRC de L’Islet, Alfred Gagnon et Marie-Josée Larocque ont entièrement rénové une vieille grange sur leur rang.

C’était en 2006, et leur propre bâtiment venait d’être dévoré par les flammes. Ils avaient perdu la moitié de leurs animaux dans l’incendie et devaient vite trouver un abri pour ceux qui restaient.

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Elle était délabrée [la grange], mais encore d’aplomb. Je la trouvais belle depuis longtemps, mais je n’y aurais jamais touché si on n’en avait pas eu besoin. Le nerf de la guerre, c’est l’obligation.

Alfred Gagnon

Avant que le couple ne prenne le relais, c’était la «grange à Réjean», le voisin — une «vraie patate chaude», dit M. Gagnon. Comme bien d’autres, l’homme devenu âgé aimait le bâtiment, mais il ne pouvait ni s’en occuper ni se résoudre à le vendre. Les planches avaient commencé à partir au vent: c’était plutôt le royaume des pigeons, raconte aujourd’hui M. Gagnon.

Le grand débrouillard a trouvé des matériaux et de l’aide, puis a travaillé deux ans à cette rénovation. «Soit tu es millionnaire, soit tu te débrouilles. Sinon, tu t’embarques pas dans ce genre de projet», conclut-il.

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Quand on entre dans certaines granges, on comprend tout de suite le surnom donné à ces bâtiments: la lumière filtre dans ces cathédrales des campagnes. Ici, celle de Léo-Guy Pelletier, à Saint-Roch-des-Aulnaies, qui sert de lieu d’entreposage. Les volumes sont vastes. L’espace appelle au calme. Les rayons du soleil sont guidés par des ouvertures haut placées. Les voûtes du toit sont apparentes.

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Il n’y a plus d’animaux depuis longtemps dans la grange de Gilles Bélanger, mais l’odeur du foin y flotte encore. Illusion de la mémoire? Vraie réminiscence? Quoi qu’il en soit, cet arôme un peu sucré et herbacé reste l’haleine des lieux.

Sur la côte des Chênes, à Saint-Jean-Port-Joli, cinq beaux bâtiments aux portes rouges surplombent de grandes étendues cultivées. La première coupe de foin s’enroule déjà en grosses bottes rondes déposées à intervalles réguliers, un peu comme les points qui cadencent cette page.

«Dans les bonnes années de récolte, le foin montait jusqu’aux poutres du plafond», raconte, le bras en l’air, M. Bélanger, aujourd’hui âgé de 78 ans. L’endroit ravive aussi la mémoire de sa sœur, Marielle Bélanger, qui se souvient d’avoir été rescapée d’un tas de foin par son père.

La grange et le hangar adjacent ont été bâtis en 1911, estime M. Bélanger. Il y a encore quelques factures de l’époque dans les archives familiales: la toiture a coûté 123 $, une somme rondelette à l’époque.

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La famille de neuf enfants a été élevée sur ces terres, qui sont aujourd’hui louées à d’autres producteurs de plus grandes tailles.

Il y a près de 40 ans que la famille n’élève plus d’animaux, mais la grange continue de servir, à l’entreposage de motoneiges et de voitures surtout. Mais sans l’entretien de Gilles, cet ingénieur industrieux, elle ne serait certainement pas en aussi bon état, affirme sa sœur Marielle. L’homme traite le travail réalisé par ses prédécesseurs avec déférence: «Regarde la précision de l’époque. Tout arrive bien droit même s’ils coupaient à l’égoïne», dit-il en pointant la jointure des planches du plancher.

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Un projet pharaonique

Photos : Sarah Champagne Le Devoir

Il n’aura fallu que 43 minutes pour que la vieille école de rang du chemin du Rocher trouve preneur sur Facebook. Délabré, troué de partout, parsemé de fenêtres à carreaux à l’air dépité, le petit carré d’école de Saint-Vallier-de-Bellechasse plaisait malgré tout à Bernard Lapointe. Il ne pouvait se résoudre à voir un bulldozer la raser.

Ce n’est pas une grange, mais elle a servi de prélude à un autre projet de sauvetage du patrimoine.

Et encore, si c’était le seul projet un peu fou de récupération de l’homme de 39 ans: il s’est mis en tête de rescaper une grange abîmée du village voisin, Saint-François-de-la-Rivière-du-Sud. Il entend la démonter planche par planche, puis la remonter sur sa terre à bois. Et comme pour faire taire les sceptiques, il raconte avoir déjà utilisé la même méthode en 2015 pour déplacer sa maison ancestrale.

La maison était vendue à l’encan «comme un tas de bois», déplore-t-il. Il avait alors décidé de l’acheter. Mais il ne blâme pas l’ancien propriétaire de la demeure: «Je comprends que les cultivateurs sont toujours poussés par leur ouvrage et [qu’]ils ne savent pas quoi faire de leurs bâtiments de bois.»

Il est électricien de métier, mais son amour du patrimoine l’occupe «pas mal à temps plein», admet-il. «Je ne me retrouve pas dans les maisons neuves. Le bois, c’est beaucoup d’entretien, mais ça dure. Quand une planche est pourrie, on la change. J’ai trop vu de bouts d’histoire partir.»

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Récupérateurs et transformateurs

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Autre genre de récupération: certaines granges abîmées prennent plutôt le chemin des magasins, en pièces détachées. Même si «c’est un peu moins la mode» ces dernières années, les planchers, portes ou pans de mur faits en bois de grange sont encore bien populaires, dit Mickaël Bourassa. Son entreprise, RMB Récupération, est d’ailleurs associée à des producteurs de planchers et d’armoires haut de gamme qui y trouvent leur compte.

«Il suffit d’aller dans n’importe quelle quincaillerie pour trouver du bois de grange», dit-il.

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Les sites de petites annonces regorgent également de tablettes, de tables, de coffres, de planches à découper et d’autres objets en planches d’origine plus ou moins vérifiée. Des voleurs de vieilles planches sévissaient d’ailleurs il y a quelques années au Québec, notamment dans la MRC de Portneuf, raconte Jean-Claude Beaudry, artisan ébéniste et récupérateur basé à Joliette.

Il fait valoir qu’il offre quant à lui un service «officiel», avec «tous les permis nécessaires». «Nous, on travaille clé en main, on nettoie tout à la fin», promet-il. Il doit déjà démolir sept granges en août, et il doit refuser quelques contrats du genre chaque année.

Tant M. Bourassa que M. Beaudry font valoir qu’ils exercent ce métier dans un esprit de sauvegarde du patrimoine. «J’ai vu beaucoup de gens démolir une grange, creuser un trou et l’enterrer. Je trouve cette pratique déplorable […] C’est du patrimoine qui s’envole», affirme M. Beaudry.

D’autres granges ont été reconverties à des fins commerciales: restaurants, boutiques de vignobles, maisons secondaires, salle de réception pour les mariages, etc. Ces reconversions ne sont cependant pas permises partout, surtout en raison du zonage agricole.

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Bernard Lapointe, maintenant propriétaire d’une grange de 30 mètres de long, prévoit de la déménager d’ici deux ans sur une terre à bois qu’il possède avec son père. Il y entreposera de la machinerie, du bois de chauffage et des matériaux qu’il récupère.

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«J’ai trop vu de bouts d’histoire partir, les gens ne réalisent pas la valeur de ce qu’ils ont.»

En prononçant ces mots, Bernard Lapointe lève les yeux vers le plafond de la grange où il se tient. Il reste encore du foin à plusieurs endroits. Des parties d’attelage sont encore accrochées à un mur. On peut encore voir des traces de la chaux qui a servi à blanchir le plafond, il y a des années.

Dehors, le ciel menaçant se déchire soudainement en orage. L’averse réveille l’odeur du foin. Et le toit tient bon et ne laisse pas passer une seule goutte.