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Les déchets de la pandémie

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Les déchets de la pandémie

Avec l’éclosion de COVID-19, les besoins en matériel sanitaire ont explosé. Les équipements de protection individuels (EPI), comme les masques, les gants, les blouses et les visières, sont devenus de précieuses denrées pour les hôpitaux. Denrées essentielles oui, mais faites de plastique à usage unique. Les besoins criants des CISSS et des CIUSSS de la province se traduisent donc aujourd’hui en montagnes de matériels usés dont la gestion de fin de vie pose de nombreux défis. Portrait de la situation.

27 juillet 2021
Photo : Adil Boukind Le Devoir

Une montagne d’EPI dont on ne voit pas le sommet

Le 2 avril 2020, Le Devoir titrait « Québec se bat pour trouver de l’équipement médical », résumant ainsi la féroce course au matériel sanitaire. Des achats de gré à gré, totalisant environ trois milliards de dollars, ont alors été conclus par le gouvernement provincial. Même si ces contrats sont publiés dans le Système électronique d’appel d’offres (SEAO), seules les valeurs des ententes sont divulguées, sans que les quantités commandées soient précisées. Difficile alors d’évaluer le nombre d’EPI ayant trouvé le chemin des dépotoirs.

Pour avoir un portrait partiel de la situation, on peut se tourner vers le gouvernement du Canada qui a rendu publiques les quantités totales d’articles qu’il a commandées et reçues. Les achats effectués se résument à 7,7 milliards de dollars et à près de 2,5 milliards d’articles, dont 1,7 milliard reçus en date du 18 juin 2021. Tout ce matériel a été distribué dans le secteur de la santé, au sein des organismes et des ministères fédéraux ainsi que dans la Réserve d’urgence pour les services essentiels.

Une fois utilisés, les EPI peuvent se retrouver à trois adresses différentes : au dépotoir, à l’incinérateur ou chez le recycleur. Cependant, ces destinations ne sont pas aussi populaires les unes que les autres. Les experts consultés rapportent que seulement un très faible pourcentage d’EPI est recyclé. Ces mêmes experts estiment que les réglementations actuelles, qui ne sont pas adaptées pour gérer ce déluge d’EPI, seraient en partie responsables de cette impopularité.

1 à 5 %

C'est le pourcentage des équipements de protection individuelle recyclés au Québec.

Photo : Marie-France Coallier Le Devoir
Masques

La réglementation face aux EPI

À ce jour, aucun protocole de gestion des matières résiduelles visant spécifiquement les EPI n’a été adopté par le ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS). Celui-ci affirme plutôt que « chaque établissement est responsable de sa gestion des matières résiduelles ». Les initiatives de recyclage et de valorisation relèvent donc des CISSS et des CIUSSS de la province qui sont peu portés à s’investir dans des projets pilotes. Il n’y a donc pas de programme de recyclage à l’échelle du Québec.

Pour faire face à l’utilisation anormalement élevée d’EPI, Recyc-Québec a donc publié une recension des divers services de récupération, particulièrement pour les masques. Des cinq options qui s’y trouvent, on compte trois entreprises qui proposent d’acheminer les EPI usés jusqu’aux installations de valorisation énergétique de Covanta situées à Niagara Falls dans l'État de New York. Parmi les deux restantes, une seule offre de récupérer les masques pour les recycler au Québec, soit le programme Go Zero.

Ce manque d’options locales s’explique, selon Anne-Sophie Doré, par le fait que peu d’installations sont présentes au Québec pour accueillir ces déchets. « Il faut le voir de manière un peu pratique : est-ce qu'il y a les capacités pour traiter tous ces déchets-là au Québec? » se demande l’avocate du Centre québécois du droit en environnement. À quel traitement fait-on ici référence et comment est-il encadré?

En fait, la Loi sur la qualité de l’environnement (LQE) fonctionne par niveau de risque. Selon que l'activité [de récupération] est considérée à niveau de risque faible, modéré ou élevé, il va y avoir un encadrement différent.

ANNE-SOPHIE DORÉ, AVOCATE AU CENTRE QUÉBÉCOIS DU DROIT EN ENVIRONNEMENT (CQDE)

Contrairement aux déchets biomédicaux qui suivent un protocole strict d’incinération, les EPI conventionnels sont considérés comme des matières résiduelles normales et doivent être traités tels quels. Ils ne peuvent toutefois pas être déposés dans les bacs bleus, car ce ne sont pas des plastiques d’emballage. Pour pouvoir être recyclés ou valorisés, ils devront être récupérés par des services spécialisés, qui s'avèrent être très coûteux pour ceux qui y souscrivent.

Anne-Sophie Doré
Photo : Valérian Mazataud Le Devoir Anne-Sophie Doré, avocate au Centre Québécois du Droit en Environnement (CQDE)

S’il n’y a pas de protocole de gestion pour ces déchets et que leur recyclage n’est pas largement préconisé, qu’en advient-il? Dans les faits, l’écrasante majorité se retrouve dans les sites d’enfouissement ou dans les centres de valorisation énergétique. Pour Me Doré, la faible popularité du recyclage est compréhensible : « Ce n’est pas surprenant que les acteurs ne sachent pas exactement comment gérer cette situation-là, parce qu'on n’était pas préparés avec les outils [législatifs] qu'on avait pour avoir une crise spontanée de gestion de déchets. »

« Il y a la LQE, les règlements, les politiques de gestion des matières résiduelles des municipalités et la politique générale du gouvernement. Mais tout ça, c'est un cadre qui est très général et qui n'est pas tellement mobile ou qui ne peut pas s'adapter si facilement à une situation particulière comme celle qu’on vit en ce moment. », explique Me Doré.

Toutefois, comme le souligne Florence Côté, présidente de l’Association des médecins résidents de Québec (AMReQ), plusieurs équipements, tels les masques N95 ou les blouses, peuvent être réutilisés moyennant une stérilisation de plusieurs jours ou un lavage complet. Pour l’instant, l’INSPQ ne recommande la réutilisation des masques N95 qu’en cas de pénurie, une position qui est critiquée.

Dans le cadre du Bureau d’audiences publiques sur l’environnement (BAPE) sur la gestion des résidus ultimes amorcée en janvier de cette année, l’AMReQ a déposé un mémoire sur cette question, dont l’une des recommandations est que « l’INSPQ revoie ses directives relativement à la réutilisation et la désinfection des masques N95 […] même en l’absence de pénurie ».

FLorence Côté
Photo : Francis Vachon Le Devoir Florence Côté, présidente de l’Association des Médecins Résidents de Québec (AMReQ) et médecin résidente en microbiologie et infectiologie à l’Université Laval
En ce moment, les hôpitaux ne peuvent pas remettre les masques en circulation, car il n’y a pas de pénurie. Il faudrait que l’INSPQ nous dise qu’on peut le faire [en tout temps]. Ça prendrait beaucoup d’organisation logistique qu’on n’a pas pour l’instant, mais ça se ferait.

FLORENCE CÔTÉ, PRÉSIDENTE DE L'AMREQ ET MÉDECIN RÉSIDENTE EN MICROBIOLOGIE ET INFECTIOLOGIE À L'UNIVERSITÉ LAVAL

Même si les EPI sont réutilisés, le problème demeure entier : quels scénarios de fin de vie les attendent et quelles sont les conséquences environnementales de chacun d’eux?

Photo : Marie-France Coallier Le Devoir
Masques déchiquetés

L’après-vie des EPI

Les EPI sont majoritairement composés de matière plastique. Par exemple, le filtre des masques de procédure et des masques N95 est en polypropylène (PP ou plastique numéro 5), auxquels s’ajoutent une barrette nasale en aluminium et des élastiques de caoutchouc. Les blouses d’hôpital et les couvre-chaussures sont également constitués de polypropylène. Les gants médicaux sont faits de nitrile (un type de caoutchouc) ou de vinyle (PVC ou plastique numéro 3). Enfin, les visières de protection possèdent un écran en PET (plastique numéro 1). C’est le même matériau qui entre dans la composition des bouteilles de plastique.

La grande variété des plastiques qui composent les EPI complique leur traitement post-utilisation. On distingue notamment trois scénarios de fin de vie : l’enfouissement, la valorisation énergétique (incinération) et le recyclage.

Enfouissement

Scénario de fin de vie le plus commun, l’enfouissement est ce qui attend tous les déchets mis à la poubelle. Au Québec, il existe 38 lieux d’enfouissement technique (LET) autorisés et en exploitation qui accueillaient, en 2019-2020, près de 460 000 tonnes de plastique, une baisse de 16 % depuis 2011 selon une compilation d’Équiterre.

Lorsqu’un déchet plastique est acheminé dans un LET, les longues chaînes moléculaires qui le composent se fragmentent sous l’action de la chaleur, des oxydants et des rayons UV du Soleil, et se décomposent en fines particules qu’on nomme monomères. Ces monomères résistent généralement à toute dégradation supplémentaire. Ils participent donc à la pollution à long terme des sols, car peu d’organismes vivants connus peuvent s’en nourrir.

Ce processus de dégradation peut prendre plusieurs années selon le type de plastique. L’indicateur utilisé pour décrire la décomposition d’un objet, soit la demi-vie, représente le temps nécessaire pour que celui-ci perde la moitié de sa masse. Ainsi, lorsque 99,9 % de la masse initiale se sera dégradée, près de 10 demi-vies se seront écoulées.

Pour ce qui est des plastiques qu’on retrouve le plus souvent dans les EPI, les temps de demi-vie varient beaucoup en fonction des conditions de décomposition. Une constante demeure tout de même : ces demi-vies s’étirent sur des dizaines d’années, voire des siècles.

Valorisation énergétique

La valorisation énergétique consiste en la production d’électricité à partir de la chaleur dégagée par l’incinération de déchets. Pratique peu en vogue au Québec, car les installations y sont rares, elle est davantage populaire aux États-Unis. Dans la liste des récupérateurs diffusée par Recyc-Québec, trois des cinq entreprises proposent justement d’acheminer les EPI usés dans un centre de valorisation énergétique, celui de Covanta.

Malgré ses apparences d’écoresponsabilité, ce procédé n’est pas aussi vert qu’il n’y paraît. « L'incinération contamine énormément lorsqu'il n'y a pas une combustion optimale, c'est-à-dire lorsque les fours s’arrêtent ou qu'on met de la matière qui ne brûle pas bien », comme l’explique Karel Ménard, président du Front commun québécois pour une gestion écologique des déchets (FCQGED). Les fumées produites par l’incinération des déchets sont porteuses de nombreux polluants. « S’ils sont captés par les filtres, alors les filtres deviennent des matières qui sont archi-contaminées et dont il faut disposer », souligne-t-il. Les contaminants et les cendres se retrouvent donc inévitablement dans les sites d’enfouissement.

La valorisation énergétique est également responsable d’émissions de gaz à effet de serre. En fait, toute production d’énergie émet du CO2, du méthane ou d’autres GES, que ce soit lors de la construction des infrastructures ou au moment de la transformation de l’énergie. Comparativement aux sources conventionnelles d'électricité, l'incinération des plastiques qui composent en majorité les EPI génère de grandes quantités de CO2.

Recyclage

Enfin, il y a le recyclage, ce scénario de fin de vie semble tout désigné pour les EPI. Toutefois, les recycler pose quelques problèmes, notamment quant au traitement des déchets en question. En effet, les EPI sont composés de différentes matières plastiques et non plastiques. Il est donc nécessaire de les désassembler afin de séparer les divers matériaux. Par exemple, pour les masques de procédures, le désassemblage permet de récupérer du plastique, du métal et du caoutchouc.

L’aluminium qu’on retrouve dans la barrette nasale est un matériau entièrement recyclable qui requiert jusqu’à 95 % moins d’énergie que l’aluminium primaire. Il peut être remoulé pour des applications industrielles diverses : matériaux de construction, canettes, pièces d’automobile, etc.

Le caoutchouc de l’élastique peut être intégré à d’autres matériaux pour les rendre plus flexibles. Au Québec, l’entreprise Ecofib s’en sert pour créer des revêtements de sols antidérapants.

Le polypropylène qui compose le filtre est déchiqueté et broyé en fines granules. Celles-ci pourront par la suite être fondues et moulées pour fabriquer une grande variété de produits : des contenants robustes, des bancs de parc ou des bouchons de bouteille.

Toutes les étapes du recyclage d’un masque, et plus largement des EPI, représentent un réel défi logistique. De la stérilisation jusqu’à la distribution des différentes composantes du masque aux recycleurs spécialisés, il est pratiquement impossible d’assurer un suivi complet du processus. Pour ces raisons, l’empreinte carbone précise du recyclage reste inconnue. Il demeure tout de même largement accepté que le recyclage est une solution nettement plus viable sur le plan écologique que les deux autres scénarios de fin de vie.

Alors, le recyclage est-il la solution recherchée pour faire face à toute cette quantité d’EPI usés?

Photo : Marie-France Coallier Le DevoirÉric Éthier, président de MedSup Canada et de Go Zero
Éric Éthier

Perspectives pratiques du recyclage

Pour certains, recycler est un devoir qui relève de l’éthique environnementale. L’un d’eux est Éric Éthier, l’instigateur du programme de récupération et de recyclage Go Zero. Cette entreprise, située à Magog, fait appel à des centres de travail adaptés (CTA) de la région pour désassembler les masques. Les différents matériaux sont ensuite acheminés à des recycleurs spécialisés aux quatre coins de la province. La formule qu’il propose s’inscrit donc dans une logique d’économie sociale, locale et circulaire.

Marc Olivier, professeur-chercheur au Centre de transfert technologique en écologie industrielle (CTTÉI), soutient qu’un tel concept, certes admirable, souffre du coût de ses opérations. Il évalue que recycler un masque coûte 0,14 $, un montant deux fois plus élevé que le 0,07 $ qu’il estime nécessaire à sa production. C’est une dépense qui n’est pas comprise dans le prix de vente et qui peut invisibiliser le coût environnemental du produit.

De plus, les coûts associés au recyclage sont disproportionnés par rapport à ceux de l’enfouissement. Selon Marc Olivier, la première option coûterait entre 8000 et 20 000 $ par tonne, alors que la seconde coûterait entre 100 et 200 $ par tonne, une différence de prix 40 à 200 fois moins cher. Cela peut facilement refroidir l’enthousiasme pour le recyclage, même chez les utilisateurs les plus soucieux de la fin de vie de leurs masques.

Marc Olivier
Photo : Hubert Hayaud Le Devoir Marc Olivier, professeur-chercheur au Centre de transfert technologique en écologie industrielle (CTTÉI)

Éric Éthier, qui est également président de MedSup Canada, un fournisseur d’EPI, reconnaît que son modèle est coûteux et perfectible. Il souligne du même souffle que « dire que ça coûte cher, ça nous détourne du véritable enjeu ». Opposer le recyclage à l’enfouissement sur la base du prix, c’est « se battre contre des moulins à vent ». Il précise prioriser l’emploi local et social, malgré les barrières financières que cela impose. « Avec 400 000 $, je pourrais acheter une machine pour désassembler automatiquement les masques ou je pourrais embaucher ben du monde dans les CTA pendant 3 ans », illustre-t-il.

Harmoniser économie locale et recyclage est une excellente approche, convient Marc Olivier, mais le chercheur fait part de quelques nuances. « Le problème, c’est qu’on a de petites solutions qui traitent une petite partie du flux de ces matériaux-là, sans être capable de les réorganiser par région d'une façon efficace », explique-t-il. « Est-ce que ça coûte plus cher parce qu'on n'est pas capable de faire mieux, ou est-ce que ça coûte plus cher parce qu'on n'a jamais mis en place un système cohérent qui traite l'ensemble? Ben moi, je pense que c'est [l’organisation] le problème. »

Karel Ménard partage cette lecture du problème : « On s'entend que tout peut être recyclé, mais il faut plusieurs conditions : des systèmes de collecte, des équipements pour conditionner le produit, avoir des équipements pour le recycler et avoir des coûts de revient positifs pour toute la chaîne de valorisation ». Dans ces conditions, recycler tous les EPI de la province ou du pays engendrerait des dépenses faramineuses. Par exemple, le recyclage des 420 millions de masques reçus par le fédéral nécessiterait environ 15 à 37 millions de dollars. C’est pourquoi l’environnementaliste préconise plutôt l’enfouissement.

Karel Ménard
Photo : Valérian Mazataud Le Devoir Karel Ménard, président du Front commun québécois pour une gestion écologique des déchets (FCQGED)
Les EPI sont des matières résiduelles […] qu'on peut simplement mettre à la poubelle. On s'entend qu'enfouir du plastique c'est aussi une très mauvaise chose à faire. Mais c'est peut-être la moins pire des solutions. […] Un masque, c'est un mal nécessaire, un dommage collatéral de la pandémie. N'ajoutons pas à cela une perte économique de plusieurs millions de dollars.

KAREL MÉNARD, PRÉSIDENT DU FRONT COMMUN QUÉBÉCOIS POUR UNE GESTION ÉCOLOGIQUE DES DÉCHETS (FCQGED)