Le Devoir

Les enfants fantômes des pensionnats autochtones

Les enfants fantômes des pensionnats autochtones

18 juin 2021

« Nous ne connaîtrons sans doute jamais le nombre d’élèves qui ont trouvé la mort dans les pensionnats, notamment parce que les dossiers sont souvent incomplets et qu’un grand nombre de dossiers ont été détruits. »

C’est le verdict saisissant asséné dans le rapport final de la Commission de vérité et réconciliation du Canada (CVR), publié en 2015.

Entre 1936 et 1944, le ministère des Affaires indiennes détruit quelque 200 000 dossiers. Les dossiers médicaux des pensionnaires sont également détruits sur une base régulière.

De fait, la récente découverte des restes de 215 enfants autochtones enterrés sur le site de l’ancien pensionnat de Kamloops, en Colombie-Britannique, a à nouveau jeté la lumière sur ces pensionnaires oubliés. La CVR y recensait initialement le décès d’au moins 51 enfants entre 1914 et 1963.

Le Devoir fait le point sur ce que l’on sait — et ce que l’on ignore toujours — de ces enfants fantômes.

Les pensionnats visaient à scolariser, à évangéliser et à assimiler les enfants autochtones. En 1920, la Loi sur les Indiens rend leur scolarisation obligatoire, séparant les enfants de leur famille. La pratique a été décrite comme une façon de « tuer l’Indien dans l’enfant ».

Géré par l’Église anglicane, le Mohawk Institute de Brantford, dans le Haut-Canada, devient la première école du système, en 1831.

Plus de 150 ans plus tard, le pensionnat Gordon, en Saskatchewan, est le dernier pensionnat au pays à fermer ses portes, en 1996.

Bien qu’il soit difficile de connaître le nombre exact d’établissements qui ont été en service à travers le pays, la Convention de règlement relative aux pensionnats indiens (CRRPI) a reconnu un total de 139 pensionnats au Canada. Les écoles étaient réparties dans l’ensemble des provinces et territoires, à l’exception de Terre-Neuve-et-Labrador, du Nouveau-Brunswick et de l’Île-du-Prince-Édouard.

Au Québec, douze pensionnats et foyers fédéraux ont été en fonction pendant près de 60 ans. Certains pensionnats se situaient côte à côte, comme à Fort George, à l’est de la baie James, et à Mistassini, au nord de Roberval.

Le premier pensionnat de la province, l’école St. Phillip’s de Fort George, a ouvert ses portes en 1933. C’est l’établissement qui a duré le plus longtemps dans la province après l’école catholique romaine de Fort George, qui a été ouverte pendant 44 ans. L’école de Pointe-Bleue (Mashteuiatsh), au nord de Roberval, a été le dernier pensionnat de la province à fermer ses portes, en 1991, 31 ans après son ouverture.

On estime que plus de 150 000 enfants issus des Premières Nations, inuits ou métis ont fréquenté ces écoles. Selon le Centre national pour la vérité et la réconciliation, des milliers d’élèves ont été victimes de violences physiques et sexuelles dans ces écoles. Bon nombre de pensionnaires n’en sont jamais revenus.

Au moins 3201 des enfants autochtones ayant fréquenté le système de pensionnats sont décédés, soit environ 1 enfant sur 50.

Les noms de 1161 — plus du tiers — de ces enfants demeurent inconnus. Selon le rapport de la CVR, il n’était pas rare que les directeurs indiquent le nombre d’élèves décédés au cours de l’année écoulée dans leurs rapports annuels, sans toutefois préciser le nom de ces élèves.

Ce n’est qu’en 1935, soit plus de 100 ans après la création du premier pensionnat au pays, que le ministère des Affaires indiennes adopte une politique officielle sur la procédure à suivre par les autorités scolaires pour le signalement des décès et les enquêtes connexes.

Les élèves de sexe féminin présentent un pourcentage un peu plus élevé des décès recensés. On dénombre cependant 747 enfants décédés dont le sexe n’a pas été documenté.

Les lieux du décès de 1391 pensionnaires n’ont pas été documentés, soit 43,5 %. Près de la moitié des décès dont le lieu est connu sont survenus dans les pensionnats. Sinon, les élèves mouraient majoritairement à l’hôpital ou à domicile

Selon l’époque à laquelle la mort d’un élève est survenue, un décès à l’« hôpital » peut faire référence à un décès dans un hôpital de mission administré par une Église, dans un hôpital des Affaires indiennes ou dans un hôpital destiné au grand public.

Malgré les travaux de la Commission de vérité et réconciliation (CVR), il a été impossible de déterminer la cause du décès de 1364 enfants (soit près de la moitié) ayant fréquenté les pensionnats. Et même pour les autres, les données sont à prendre avec un grain de sel, leur décès ayant été attribué à une « autre maladie inconnue » ou à des « causes multiples ». Les diagnostics étaient souvent posés par des personnes sans formation médicale.

Dans le cas des enfants autochtones dont le décès a pu être documenté, la cause de plus de la moitié (1040) de ces décès reste inconnue.

En raison des lacunes de la documentation de l’époque, le bilan des décès est probablement sous-estimé. Depuis le dépôt du rapport de la CVR, le Centre national pour la vérité et la réconciliation de l’Université du Manitoba a confirmé avoir recueilli des informations sur 4100 enfants autochtones décédés à l’époque où ils fréquentaient un pensionnat.

Le juge Murray Sinclair, qui présidait la CVR, a affirmé lors d’entrevues avec les médias que ce nombre pourrait même être supérieur à 6000.

1 cercle = 100 enfants

À la suite de la découverte macabre de Kamloops, les rapporteurs spéciaux des Nations unies ont demandé au Canada d’entreprendre des recherches similaires sur tous les sites d’anciens pensionnats du genre à travers le pays. Depuis, plusieurs communautés s’efforcent de trouver des tombes anonymes partout au pays.

Québec a par ailleurs affirmé sa volonté de « sécuriser » les environs des anciens pensionnats autochtones situés sur son territoire. Le premier ministre François Legault s’est dit « ouvert » à « participer à des fouilles éventuelles » pour retrouver les corps d’anciens pensionnaires. La découverte des corps peut aider à panser les plaies des communautés à la recherche de réponses, mais rien ne garantit que tous les corps puissent être identifiés.

Une ligne téléphonique bilingue d’aide aux anciens des pensionnats autochtones et aux personnes touchées par les pensionnats offre un soutien psychologique et fournit des références pour l’obtention d’aide. Composez le 1 866 925-4419.