Le Devoir

Printemps arabe : 10 ans de révolte et de chaos

Printemps arabe : 10 ans de révolte et de chaos

Il y a 10 ans, un jeune vendeur s’immolait par le feu en Tunisie, un incendie qui se propagera dans toute la région. Retour sur une décennie brûlante.

12 décembre 2020

C’est le geste désespéré qui a mis le feu aux poudres. En s’immolant par le feu devant le siège du gouvernorat de Sidi Bouzid, dans le centre de la Tunisie, le 17 décembre 2010, Mohammed Bouazizi, jeune vendeur ambulant éduqué, sans perspective et harcelé par les autorités, a déclenché ce qui allait devenir le Printemps arabe. La vague de protestations populaires s’est ensuite répandue les mois suivants dans cinq autres pays arabes : l’Égypte, le Yémen, la Libye, Bahreïn, la Syrie.

Dix ans plus tard, que reste-t-il de ces appels à la liberté ?

Tunisie

En Tunisie, depuis la chute de Ben Ali en 2011, la démocratie, l’État de droit et la liberté d’expression s’y cultivent, oui, mais avec des résultats parfois mitigés.

Selon Amnesty International, entre 2018 et 2020, 40 militants en ligne, blogueurs, défenseurs des droits de la personne ont été poursuivis par la justice pour des commentaires formulés en ligne sur le développement politique et social du pays.

Pour Wael Saleh, directeur de l’Institut d’études post-printemps arabe, la Tunisie est entrée dans la démocratie, il y a 10 ans, mais reste « toujours dans une phase transitoire. Les divisions sont encore profondes entre les laïcs et les islamistes et restent sources de tensions », dans un pays où la crise économique et les disparités sociales, à l’origine du Printemps arabe, ne font qu’empirer.

« La stabilité de l’État est menacée par des Tunisiens extrêmement pauvres et déçus qui alimentent des mouvements sociaux de plus en plus violents », dit Olfa Riahi, ex-blogueuse tunisienne, aujourd’hui étudiante en droit à l’Université Laval.

Égypte

Le printemps a finalement fait place à l’hiver, en Égypte, après l’arrivée au pouvoir du premier islamiste, Mohamed Morsi, candidat des Frères musulmans à la présidentielle de 2012, que l’armée d’Abdel Fattah al-Sissi a renversé l’année suivante pour instaurer un régime tout aussi répressif qu’avant la révolution. À l’égard des islamistes autant que des militants laïques et des progressistes de gauche.

« En Égypte, on a sous-estimé le pouvoir de l’État profond et surtout celui des militaires qui profitent d’un système de rente, résume depuis Washington, Eric Goldstein, spécialiste du monde arabe au sein de l’organisme Human Rights Watch. Ils ont empêché l’expérience démocratique de se dérouler, en exploitant les divisions entre laïcs et islamistes, en attisant la peur d’ingérence des pays occidentaux, pour renverser Morsi et établir une junte militaire au terme d’élections truquées ».

Selon les groupes de défense de ces droits, près de 60 000 prisonniers politiques sont actuellement emprisonnés en Égypte pour avoir revendiqué plus de liberté.

En 2019, l’homme fort du pays, Abdel Fattah al-Sissi, a réussi à faire modifier la Constitution du pays pour se maintenir au pouvoir jusqu’en 2034. Le texte, appuyé par une majorité écrasante de députés, a fait de l’armée « le gardien, le protecteur de l’État, de la démocratie, de la nation ».

Libye

Il devrait y avoir des élections nationales le 24 décembre 2021 en Libye. Mais d’ici là, la route est encore longue pour mettre le pays sur le chemin d’une réelle transition et le faire passer du chaos dans lequel il est entré au lendemain de son printemps arabe vers un peu plus de stabilité.

C’est que depuis la chute de Mouammar Kadhafi, entraînée par une coalition militaire menée par Washington, Paris et Londres, avec l’assentiment de l’ONU en 2011, et l’assassinat du dictateur, la Libye reste encore et toujours un pays sous hautes tensions.

« Vivre dans une dictature pendant un demi-siècle n’a pas été pour les Libyens la meilleure des préparations pour la mise en place d’une démocratie, résume Eric Goldstein, spécialiste du monde arabe au sein de l’organisme Human Rights Watch. Les Occidentaux ont sous-estimé la diversité culturelle du pays, les conflits d’identité régionale qui ont été nourris par le pillage des armes du régime de Kadhafi par les milices qui revendiquent le pouvoir aujourd’hui. »

Après le cri de la liberté et la mort du tyran, c’est l’ère de la confusion qui a pris la place du vide, avec d’un côté le gouvernement d’union nationale, reconnu par l’ONU et soutenu par la Turquie, et de l’autre le maréchal Khalifa Haftar, homme fort de l’est du pays qui rêve de réunifier le pays dans un projet démocratique, laïque et stable, même si l’usage de la force est nécessaire pour y arriver. La Russie et l’Égypte sont ses alliés.

L’an dernier, la tentative de s’emparer du pouvoir par Haftar s’est soldée par un échec. Or, la signature d’un cessez-le-feu entre les deux camps n’a toujours pas débouché sur la mise en place d’une équipe de transition en vue des élections de 2021.

Syrie

Il y a eu l’espoir d’une démocratie. Il y a désormais un champ de ruines en Syrie, où la révolte populaire et pacifique contre le régime de la famille Assad n’a pas fait tomber la dictature. Elle a surtout renforcé son oppression, dans un scénario de destruction totale du pays qui, presque 10 ans plus tard, ne connaît toujours pas sa fin.

« Bachar al-Assad a réussi à survivre grâce au grand soutien de l’Iran, de la Russie et du Hezbollah libanais, résume Eric Goldstein, de l’organisme Human Rights Watch. La guerre civile s’y poursuit avec un système politique qui ne tolère pas la dissidence. En témoignent les emprisonnements massifs d’opposants au régime, les disparitions et les exécutions sommaires. »

Selon l’Observatoire syrien des droits de l’Homme (OSDH), une ONG qui peut compter sur un vaste réseau de sources à l’intérieur du pays, près de « 100 000 personnes ont été tuées dans des prisons » du pays depuis 2011.

En janvier prochain, les représentants du gouvernement, de l’opposition et de la société civile syrienne doivent se réunir à Genève, en Suisse, pour discuter d’une réforme constitutionnelle qui pourrait ramener le pays sur le chemin de paix. Mais les dégâts sont considérables, avec une guerre qui a déjà fait plus de 380 000 morts et des milliers de réfugiés.

Yémen

Le président Ali Abdallah Saleh est tombé au terme de la Révolution pacifique des jeunes qui, entre janvier 2011 et février 2012, a tenté de faire sortir ce petit pays arabe de ses ornières. Mais 10 ans plus tard, le Yémen reste toujours aussi pauvre et toujours aussi fragile en raison de la guerre civile qui s’est ensuivie.

En 2020, 80 % de la population dépendait d’une forme d’aide alimentaire pour survivre, selon l’ONU qui, début décembre, a sonné l’alarme en parlant d’une malnutrition qui y a atteint des niveaux records et fait planer le spectre d’une « des pires famines dans le monde » depuis une décennie.

Politiquement, le chaos se poursuit. Dans le nord du pays, les forces du Conseil de transition du sud (STC) sont alliées à l’armée loyale au gouvernement d’Abdrabbo Mansour Hadi pour combattre les rebelles Houthis. Dans le sud du pays, ce même Conseil et cette même armée loyale s’affrontent pour le contrôle de cette région déstabilisée par la présence des groupes djihadistes al-Qaïda et État islamique au Yémen.

Barheïn

Le pacifisme sans faille des révoltés de Bahreïn, face à la répression sans relâche du régime autoritaire en place, n’aura finalement pas permis la récolte des fruits de la liberté. Dans la seule monarchie du Golfe à avoir succombé aux manifestations de masse au printemps de 2011, la brutalité ciblant l’opposition n’a fait que s’amplifier, dans les 10 dernières années, avec l’appui des Saoudiens.

« Ils ont financé la contre-révolution, parce qu’ils ne veulent surtout pas de changement dans les pays du Printemps arabe », résume Bahgat Korany, professeur de science politique à l’Université américaine du Caire en Égypte.

Comme d’autres, Bahreïn a manqué son rendez-vous avec l’histoire, laissant désormais les forces étrangères profiter de son instabilité pour la défense de leurs intérêts géostratégiques dans la région. La Turquie, l’Iran et la Russie d’un bord. Les États-Unis et Israël de l’autre. Le tout dans un pays occupé massivement par des chiites, mais dirigé par une dynastie issue de la minorité sunnite et où la colère, même sourde, est bien toujours là.