Le Devoir

Patagonie: une fonte en accéléré

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Patagonie: une fonte en accéléré

En Patagonie, la fonte des glaciers est perceptible à l’œil nu. Au printemps austral dernier, Le Devoir a accompagné sur le glacier de los Tres une équipe de scientifiques documentant le lien entre le climat et la perte de masse sur les glaciers argentins. Récit d’une épopée au cœur d’une des (trop rares) manifestations visibles du dérèglement climatique — un drame dont les effets se font sentir à l’échelle planétaire.

4 septembre 2020

L’Argentine compte plus de 16 000 glaciers, représentant quelque 5000 kilomètres carrés de glace. Le glacier de los Tres, situé près de la petite ville d’El Calafate dans le parc national de Los Glaciares — classé patrimoine mondial de l’UNESCO —, ne fait qu’un kilomètre carré de superficie. Un lilliputien comparativement au gigantesque champ de glace du sud de la Patagonie sur lequel il s’appuie, une véritable mer d’eau glacée de près de 17 000 km2 (partagée entre l’Argentine et le Chili) — troisième calotte glaciaire au monde après celles de l’Antarctique et du Groenland.

ARGENTINE

EL CALAFATE

L'ascension

Pendant l’ascension de plusieurs heures permettant d’atteindre la Laguna de los Tres, puis le glacier de los Tres, on aperçoit au loin des pics enneigés, renvoyant à cette image mythique de la Patagonie, une terre de feu et de glace qui s’étire sur plus de 800 000 km2, à cheval entre l’Argentine et le Chili, dans la région la plus australe du continent sud-américain.
Une fois l’ascension de 1200 mètres terminée, Mecha, le guide qui nous accompagne, nous fait traverser la lagune glacée en rappel — afin d’éviter d’y sombrer — en cette fin de printemps. Quelques dizaines de mètres plus loin se trouve le camp de base des scientifiques de l’Institut argentin de nivologie, glaciologie et sciences de l’environnement (IANIGLA). « Quand on a commencé à venir sur le glacier de los Tres, il y a cinq ans, la glace touchait le lac, nous explique le géographe Pierre Pitte. On a constaté un recul d’une trentaine de mètres en cinq ans. »

La collecte de données

Depuis deux jours, l’équipe de cinq scientifiques arpente la montagne de glace et de neige. Au cours de la dernière décennie, les glaciers patagoniques ont subi une accélération de leur fonte. Par unité de surface, la Patagonie est aujourd’hui la région du monde qui connaît le plus haut taux de fonte des glaciers. « La Patagonie a tellement de glaciers, et la fonte est tellement prononcée, qu’après l’Alaska, c’est la région qui contribue le plus au relèvement du niveau marin », signale Pierre Pitte, le chef d’équipe.
Sous les pics enneigés du Fitz Roy — le massif qui surplombe le glacier de los Tres —, Laura, Ines, Pinky, Hernán et Pierre sillonnent sans relâche l’étendue de glace. Évitant soigneusement les crevasses, les chercheurs collectent des données provenant de la station météo et des nombreux censeurs, tout en mesurant, à de multiples endroits, l’épaisseur de la neige et de la glace. Des mesures qui permettront d’établir la relation qui unit les paramètres atmosphériques au bilan de masse du glacier.
Le bilan de masse, c’est en quelque sorte l’état de santé de ces géants glacés. « En hiver, le glacier gagne de la masse sous forme de précipitations de neige dans la zone dite d’accumulation, explique Ines Dussaillant, glaciologue, en mesurant le couvert de neige. Une portion de cette neige va fondre durant l’été dans la zone d’ablation (les deux zones, situées respectivement au haut et au bas du glacier, sont séparées par la ligne d’équilibre glaciaire). La différence entre ce que le glacier gagne et ce qu’il perd, c’est le bilan de masse. » Depuis que les scientifiques mesurent le glacier de los Tres, son bilan de masse a été négatif tous les ans.
Il faut ainsi voir les glaciers comme d’énormes rivières, des étendues de glace monumentales qui semblent inertes, mais qui sont pourtant en constant mouvement. « Il y a un courant principal au centre du glacier où la vitesse est maximale, et à mesure qu’on se rapproche des bords, l’effet de frottement fait ralentir la vitesse, comme dans les rivières », explique Pierre Pitte.
Sous un soleil qui brûle les visages, Hernán Gargantin, géologue, et Juan Pablo Scarpa, alias Pinky, guide de haute montagne, enfoncent sous la neige une tubulure raccordée à une machine produisant de la vapeur d’eau, ce qui crée un trou étroit permettant d’atteindre la glace.
Laura Zalazar, géographe, insère dans le trou une succession de sept perches de bambou graduées. « On a 143 centimètres de la glace à la neige », lance-t-elle. Avant même de retourner dans leur laboratoire à Mendoza, les chercheurs savent donc déjà que l’accumulation de neige sera, cette année, de 30 à 40% inférieure à la moyenne. Un couvert amoindri causé tant par le réchauffement des températures que par la baisse des précipitations vécue depuis quelques années en Patagonie.
Pendant qu’un vent polaire se lève, Ines gravit le glacier en skis afin d’aller récupérer un censeur captant la température au haut du glacier. Les données sont ensuite transférées dans un ordinateur pour être analysées à Mendoza.
L’équipe de l’IANIGLA effectue des études de détail comme celles-ci deux fois par année, sur quatre glaciers argentins. « Ce sont des mesures cruciales puisque ce sont les seules qui nous permettent de connaître l’évolution annuelle des glaciers et de les lier au climat », explique Ines, en récupérant le censeur.
Le recul des glaciers laisse des traces indélébiles sur la géomorphologie. La fonte entraîne la formation de lacs, cerclés par des moraines qui se créent au bas des montagnes enneigées — des amas de débris rocheux transportés par des glaciers, une sorte de barrages très instables. Ici, au glacier de los Tres, une moraine s’est formée par le recul de la glace il y a environ 30 ans. « Si une avalanche devait survenir, des dépôts comme celui-là pourraient à tout moment créer un déversement, ce qui peut entraîner un éboulement et une crue très forte plus bas », dit Pierre.
Ici comme ailleurs, la lente disparition des glaciers entraîne un soulèvement des masses terrestres. La Patagonie enregistre un des taux de rebond isostatique les plus élevés de la planète, explique Pierre en collectant des données au bas du glacier. « En perdant de la densité de glace chaque année, les glaciers enlèvent une partie du poids exercé sur la croûte et le manteau terrestre, ce qui fait que la surface de la Terre remonte de quelques centimètres par année. »

La nuit sur le glacier

Il y a quelques minutes encore, le soleil plombait sur le glacier. Maintenant, un vent glacial fouette le modeste campement de deux tentes, protégées par des murets de pierre. « Une fois, on s’est pris des rafales de vent pas possibles qui ont arraché nos tentes, s’exclame Pierre Pitte. C’est ça, le climat patagonique! »
Des rires fusent. Sous la tente, les corps fatigués se massent. Une tasse de maté — boisson traditionnelle sud-américaine, au goût amer — circule de mains en mains. « La puerta! » crie Pinky, le guide de haute montagne, alors qu’un courant d’air froid balaie la tente. « Quand on est ici, sur le terrain, il n’y a aucun doute que c’est le plus beau métier du monde », lance Pierre.
Au loin, sur les pics enneigés du Fitz Roy qui surplombe le glacier, s’accrochent quelques nuages qui laissent tranquillement place au ciel étoilé. Le bruit des casseroles emplit le campement. Ce soir, ce sera des pâtes pour certains et de la polenta aux épices pour d’autres. « Venir ici, c’est comme revenir auprès des miens. On partage une passion commune, souligne Ines. Et c’est vraiment quand on est ici, sur place, quand on touche de nos mains la glace et la neige, c’est vraiment à ce moment que toutes les connaissances s’intègrent et qu’on comprend vraiment les glaciers. »
Quelques jours par année naît ainsi dans ce monde de froid et de glace une véritable vie communautaire. Une fraternité dont la chaleur contraste avec l’aridité des lieux, et qui se transpose, au fil des jours, sur d’autres glaciers. « Faire notre travail de terrain sur les quatre glaciers qu’on étudie nous prend environ deux mois par année », indique Pierre. Deux mois à vivre en communauté, sous la tente, dans une promiscuité que peu de collègues connaissent. « C’est surtout l’attitude plutôt que les compétences qui sont nos critères pour choisir les membres de l’équipe », évoque le géographe.

L'exception:
le Perito Moreno

Des 48 grands glaciers qui composent le champ de glace sud de la Patagonie, 46 sont en recul. Certains perdent jusqu’à trois kilomètres de glace par année. Le Perito Moreno — immense glacier patagonique de 5 kilomètres de long et de 170 mètres de haut, dont plus de la moitié sont immergés — est l’un des seuls glaciers du champ de glace du sud de la Patagonie à ne pas être en recul et à maintenir plutôt son point d’équilibre. Un cas d’exception qui s’explique par la présence d’une péninsule juste en face du glacier.
Lorsque la vitesse du glacier s’accélère, ses glaces se heurtent à la terre. L’accumulation du couvert glacé finit par bloquer le lac Argentino pour ainsi former un bras. « Un pont de glace s’y forme et, lorsque la différence entre le niveau du lac et celui du bras du lac est de plus de 10 mètres, le barrage de glace cède, ce qui crée un spectacle complètement extraordinaire », raconte Pierre.
Après de périlleux exercices d’équilibristes, d’immenses morceaux de glace se détachent chaque jour du front glaciaire du Perito Moreno. De ce vacarme féerique naissent des icebergs qui partent doucement à la dérive sur le lac Argentino.
Dans ces colosses de glace se terrent d’immenses réserves d’eau potable. Seulement 3% de l’eau qui se trouve à la surface de la Terre est potable et plus des trois quarts de cette eau sont emmagasinés dans les glaciers. « Naturellement, les glaciers libèrent l’eau stockée sous forme de glace et de neige dans la montagne pendant les périodes extrêmement sèches ou chaudes, indique Pierre. Ces réservoirs ont une fonction de régulation, cruciale pour les populations, qui s’étale sur plusieurs années et qui influe sur toute la chaîne des ressources hydriques jusqu’à l’océan. »
En 2010, l’Argentine est devenue le premier pays du monde à adopter une loi pour protéger ses glaciers. Une avancée qui a été réalisée au prix d’une épopée des plus tumultueuses s’étirant depuis plus d’une décennie. En juin dernier, la Cour suprême d’Argentine statuait que la Loi sur la protection des glaciers — qui interdit toute exploitation minière et gazière sur les glaciers de plus d’un hectare — est constitutionnelle, un revers pour les grandes sociétés aurifères, dont la minière canadienne Barrick Gold, derrière l’action judiciaire.
Pour faire appliquer la loi, le gouvernement doit savoir où se trouvent les glaciers argentins. Or, ce n’est que l’an dernier, soit neuf ans après l’adoption de la loi, que l’inventaire argentin des glaciers a été achevé, ce qui fait dire à certains que la volonté politique manque cruellement. Cet inventaire a été réalisé par les chercheurs de l’IANIGLA, qui ont visité près de 1700 glaciers dispersés sur plus de 5000 kilomètres dans la cordillère des Andes. Un exercice mené aussi à l’aide d’images satellites, qui ont permis de déterminer que l’Argentine compte plus de 16 000 glaciers.

Il est bien possible que le glacier de los Tres finisse un jour par disparaître. Une histoire qui a commencé à s’écrire il y a déjà des dizaines d’années. On ne sait toutefois pas quand sa dernière parcelle de glace fondra et surtout si la fonte des plus grands glaciers de la Patagonie pourra, elle, être freinée. C’est la partie de l’histoire qu’il reste encore à écrire.

Textes par Magdaline Boutros. Photos par Renaud Philippe. Développement par Antoine Béland. Direction artistique par Cédric Gagnon. La carte utilisée est basée sur celle de Hogweard / CC BY 3.0. Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat-Le Devoir.

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