Le Devoir

Le poids d’une couleur de peau

Image de couverture

Le poids d’une couleur de peau
Aux États-Unis, un profond gouffre socio-économique sépare les Blancs et les Noirs

5 juin 2020

En examinant un seul événement injuste, barbare ou cruel, difficile d’en appeler au racisme. Mais, peu importe la raison, des millions d’Afro-Américains vivent dans des conditions objectivement plus difficiles que leurs concitoyens blancs. Ils gagnent de plus petits revenus, sont moins scolarisés, et sont davantage incarcérés. Exploration en données et en cartes.

Les Noirs représentent environ 13% de la population américaine. Dans certaines villes, comme Detroit, au Michigan, et Jackson, au Mississippi, ils constituent une forte majorité. Et pourtant, ils vivent à bien des égards comme des citoyens de seconde classe.

Le 25 mai, George Floyd, un Afro-Américain de 46 ans, a été asphyxié à mort par le policier Derek Chauvin lors d’une intervention pour une histoire de faux billet de banque à Minneapolis, au Minnesota.

En tant qu’homme noir, M. Floyd avait statistiquement deux fois et demie plus de risques de mourir lors d’une altercation avec la police qu’un homme blanc.

Depuis 2015, 1257 personnes noires sont mortes sous les balles des forces de l’ordre, selon une compilation réalisée par le Washington Post. Sur la carte, les points représentent ces décès et leur taille est proportionnelle au nombre de victimes.

Lorsque les policiers abordent un citoyen, 5,2% des Noirs subissent la menace ou l’usage de la violence physique, tandis que c’est le cas de seulement 2,4% des Blancs.

Nous sommes en conflit permanent ici. C'est l'Amérique! Tu vois ce que je veux dire? Ce pays a été construit dans la violence et par les crimes contre les minorités et contre les Noirs

Darryl Fulks

M. Fulks, un employé d'une entreprise de distribution alimentaire de 39 ans rencontré par Le Devoir à Minneapolis cette semaine, fait probablement partie d’une large cohorte d’Américains que des chercheurs universitaires et du gouvernement, affiliés à l’organisation Opportunity Insights, ont utilisé pour caractériser la mobilité sociale dans le pays.

Ces experts ont compilé une foule d’indicateurs socio-économiques pour 20,5 millions de personnes nées entre 1978 et 1983 et vivant aux États-Unis. Nous avons extrait certaines de ces variables et les avons illustrées sur un carte afin de montrer l’ampleur et la profondeur des inégalités raciales entre les Blancs et les Noirs.

Prison

Au jour de référence du recensement de 2010, le 1er avril, 0,9% des personnes blanches nées entre 1978 et 1983 étaient incarcérées. C’était le cas de 5,1% des personnes noires.

Globalement, les Noirs avaient plus de cinq fois et demie plus de risques d’être derrière les barreaux ce jour-là que les Blancs.

De fortes disparités géographiques existent. La carte compare le taux d’incarcération pour les deux groupes, comté par comté. La différence est calculée relativement à l’autre groupe.

Chez les hommes seulement, la différence est encore plus frappante: 1,5% des Blancs et 10,3% des Noirs étaient incarcérés.

Éducation et famille

Même si le système d’éducation vise à donner des chances égales à tous les enfants, des différences marquées existent entre les groupes ethniques aux États-Unis. De l’école secondaire au baccalauréat, l’écart se creuse entre le niveau de diplomation des Noirs et celui des Blancs. S’il est difficile de mettre le doigt sur la cause exacte de cette disparité (barrières systémiques, contexte familial, perspectives d’emploi, etc.), l’effet n’en est pas moins réel pour les jeunes Afro-Américains.

École secondaire

À l’échelle fédérale, 78% des Noirs âgés d’environ 40 ans ont terminé leurs études secondaires, contre 89% des Blancs.

En considérant l’ensemble des États-Unis, un Blanc de cette génération a 14% plus de chances de détenir son diplôme d’études secondaires qu’un Noir.

Sur la carte, les comtés où les données sont insuffisantes sont colorés de blanc.

Université

La disparité entre les deux groupes s’accroît pour les études supérieures.

Parmi les personnes nées entre 1978 et 1983, un Blanc a près de deux fois plus de chances de détenir un diplôme universitaire de premier cycle qu’un Noir.

Chez les plus jeunes générations, les taux de diplomation augmentent au sein des deux groupes, mais moins rapidement pour les Noirs que les Blancs.

En 2018, 23% des Afro-Américains âgés de 25 à 29 ans avaient terminé un baccalauréat, comparativement à 18% en 2000. Parmi les Blancs, cette proportion est passée de 34% à 44% au cours de la même période.

Deux parents

Les données du recensement américain montrent également des différences dans la sphère familiale.

Les Noirs sont plus nombreux à grandir sans avoir leurs deux parents à leurs côtés. Pendant leur enfance, 33% seulement des Noirs nés vers 1980 vivaient dans un ménage avec leur père et leur mère. Chez les Blancs, cette proportion est 80%.

Ainsi, à l’échelle nationale, un enfant blanc de cette génération avait près de deux fois et demie plus de chances qu’un enfant noir de grandir dans une maison avec ses deux parents.

Notons qu'en 2015, seulement 16% des Noirs de la cohorte étaient mariés, comparativement à 55% des Blancs.

Rester à la maison

Que la raison soit d’ordre culturel ou économique, les Américains à la peau noire sont beaucoup plus nombreux à vivre avec leurs parents à l’âge adulte. En 2015, 21% des Noirs de 31 à 37 ans étaient dans cette situation, contre 12% des Blancs.

Autrement dit, les Afro-Américains adultes ont 75% plus de chances que les Blancs de vivre à la même adresse que leurs parents.

Économie

Les inégalités économiques sont parmi les plus tranchées séparant les groupes ethniques chez nos voisins du sud. En 2016, le patrimoine immobilier et financier d’une famille blanche typique (171 000 $) était près de dix fois supérieur à celui d’une famille noire typique (17 150 $).

La pauvreté des Afro-Américains d’aujourd’hui ne s’explique pas simplement par celle de leurs parents: elle se transfère de génération en génération. Les travaux d’Opportunity Insights montrent que les garçons noirs élevés dans des familles riches n’ont aucune garantie de devenir eux-mêmes des adultes riches. Pour les garçons noirs nés pauvres, les chances de devenir riches sont presque nulles, alors que les garçons blancs bénéficient d’une bien meilleure mobilité sociale.

Les Noirs semblent ainsi être écartés des occasions d’emplois qui pourraient se présenter à eux. Atlanta, qu’on qualifie parfois de « mecque noire » en raison du grand nombre d’Afro-Américains qui y ont convergé, dispose d’un carrefour de l’emploi très dynamique depuis le tournant du millénaire. Toutefois, la ville est l’une de celles ayant le plus faible taux de mobilité sociale ascendante au pays.

Salaire horaire

Les variables économiques présentées ci-dessous datent de l’année 2014-2015, quand les membres de la cohorte étaient âgés de 31 à 37 ans.

Aux États-Unis, un travailleur blanc gagne typiquement 18,89 $ l’heure. Un travailleur noir empoche pour sa part 14,71 $.

En moyenne, le salaire horaire médian d’un Blanc est donc 28% plus élevé que celui d’un Noir.

Revenu annuel

À l’échelle fédérale, une personne noire a seulement 5% de chances de voir son ménage faire partie du quintile supérieur des revenus annuels. Une personne blanche du même âge a 25% de chances.

Ainsi, le revenu du ménage d’un Blanc a cinq fois plus de chances que celui d’un Noir de faire partie du quintile supérieur de la distribution nationale.

La différence est beaucoup plus marquée dans les États du sud, où les Afro-Américains sont nombreux, comme l’Arkansas, que dans le nord-est du pays.

Heures travaillées

En considérant l’ensemble de la cohorte, les Blancs travaillent en moyenne 33 heures par semaine, tandis que les Noirs y consacrent 26 heures. Cette valeur dépend beaucoup du fait que les Afro-Américains sont relativement moins nombreux à avoir un emploi (75%) par rapport aux Américains à la peau blanche (87%).

Typiquement, les Blancs travaillent 27% plus d’heures par semaine que les Noirs.

Aide sociale

Dans l’ensemble du pays, 4,6% des Noirs perçoivent une aide au revenu de la part du gouvernement, alors que 1,9% des Blancs sont dans cette situation.

Ainsi, les Noirs sont près de deux fois et demie plus susceptibles que les Blancs de devoir recourir à l’aide sociale pour joindre les deux bouts.

Avant de trouver la mort sous le genou d’un policier, George Floyd faisait ainsi partie d’un groupe dont la vie est plus dure. Les cartes présentées ci-dessus ne sont qu’un échantillon des disparités qui existent entre les groupes ethniques aux États-Unis. On pourrait aussi dire que les personnes noires risquent davantage de ne pas avoir accès à de l’eau saine, qu’elles sont plus exposées aux polluants atmosphériques, et même qu’elles meurent en plus grandes proportions du coronavirus.

Le mouvement antiraciste fouetté par la mort de M. Floyd va-t-il déboucher sur des améliorations structurelles? Ashar Kambrough, un jeune trentenaire rencontré par Le Devoir en marge du service commémoratif tenu jeudi à Minneapolis pour George Floyd, voulait y croire. « Nous n’aurions pas dû collectivement nous rendre jusque-là. La suite doit changer de trame narrative. Il faut des réformes, la paix, l’égalité, l’accès à la richesse et aux mêmes possibilités pour tous, que l’on soit jeune, vieux, blanc, noir. Sans distinction. Tout le monde sur le même chemin. »

Méthodologie

La proportion d’Afro-Américains dans chaque comté est illustrée pour l’année 2010.

Pour tracer les points associés aux personnes noires qui sont tombées sous les balles des forces de l’ordre, nous utilisons la Police shootings database 2015-2020 du Washington Post. Quand des décès surviennent dans un rayon inférieur à 75 km du lieu d’un autre décès, nous les combinons pour en faire un seul point.

Toutes les autres cartes sont tracées grâce aux données disponibles sur le site Web d’Opportunity Insights sous l’onglet The Opportunity Atlas: Mapping the Childhood Roots of Social Mobility.

Pour calculer la différence entre les deux groupes sous la forme d’un multiple (par exemple: deux fois plus de chances), nous divisons, comté par comté, la valeur la plus grande par la plus petite. Pour calculer la différence entre les deux groupes sous la forme d’un pourcentage (par exemple: 25% plus de chances), nous divisons dans chaque comté la valeur la plus grande par la plus petite, soustrayons 1, puis multiplions par 100.

Les valeurs sont ensuite réparties de part et d’autre d’une valeur centrale nulle. Le maximum de l’échelle de couleur de chaque carte varie entre le 85e et le 92e rang centile de la distribution (en valeur absolue), selon la variable illustrée.