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COVID-19 : les services d’hébergement d’urgence frappés de plein fouet

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COVID-19 : les services d’hébergement d’urgence frappés de plein fouet
Tandis que la pandémie s’impose à tous, ses répercussions affectent vivement les personnes les plus vulnérables.

17 août 2020



« Restez chez vous ! » pouvait-on entendre scander à tout va au début de la crise sanitaire. Si la COVID-19 a montré l’importance du confort d’un domicile, elle a aussi durement touché les organismes voués aux personnes sans abri, tels que les services d’hébergement d’urgence (SHU) de Montréal.


Le 211 répertorie 21 SHU à Montréal. Afin de connaître l’évolution de leur situation, Le Devoir les a sondés au moyen d’un questionnaire à remplir en ligne et d’entrevues. 19 d’entre eux ont participé à ce travail de terrain. La localisation utilisée pour les ressources ayant une adresse confidentielle correspond à leurs coordonnées postales.




SHU situés à Montréal

D’après le rapport « Je compte MTL 2018 », les SHU répondent à des besoins immédiats : ils offrent des dortoirs, des commodités partagées, parfois de la nourriture, des services de santé et des vêtements. Leurs usagers peuvent y passer la nuit, voire quelques semaines, tout au plus. Carolyne Grimard, professeure à l’École de travail social de l’Université de Montréal (UdeM), précise qu’ils se concentrent essentiellement au centre-ville, car c’est là que les personnes itinérantes se trouvent habituellement.

Les capacités d’accueil des SHU varient selon l’espace de chacun. Au début de la pandémie, l’absence de directives provenant de la Santé publique les a poussés à agir par eux-mêmes pour faire face au virus. Mélanie Walsh, directrice de l’Auberge Madeleine, a par exemple fait appel à un expert-logisticien habitué à gérer des épidémies de choléra. « On lui a demandé de venir ici et d’observer nos façons de faire, notamment nos services de repas, et de nous conseiller. Il nous a dit d’inventer des lavabos maison [et de les disposer] à l’entrée de notre ressource et dans la salle à manger », déclare-t-elle.

Hébergements temporaires

Des bâtiments publics ont servi de lieux d’hébergement temporaires afin de pallier le manque de places des SHU et de mieux appliquer les mesures de distanciation physique. La plupart sont désormais fermés et ont été redonnés à la communauté, comme l’aréna Maurice-Richard ou le YMCA Centre-Ville, explique le CIUSSS du Nord-de-l’Île-de-Montréal. Un plan de transition en itinérance porté par la Ville et des organismes communautaires est en cours d’élaboration, prévoyant entre autres un programme de transition vers le logement à l’hôpital Royal Victoria.

Proportion de réduction de la capacité d'accueil

Tandis que 1 386 lits au total étaient proposés par nos répondants avant la COVID-19, leur nombre ne s’élève plus qu’à 902 actuellement.

Capacités d’accueil avant la pandémie

Alors que les places offertes en SHU avant la pandémie étaient déjà limitées, la fermeture des unités d'hébergement temporaires pose la question des disponibilités d’autres ressources pour accueillir les individus qui y étaient logés. À titre indicatif, 35 000 femmes se sont faites refuser un hébergement par manque de place en 2018-2019, selon le dossier Femmes et itinérance en 2019.

Capacités d'accueil actuelles

Les mesures d’hygiène préconisées par la Santé publique déterminent les capacités d’accueil des SHU. Si des organismes comme En marge 12-17 ou Logifem les ont maintenus, d’autres ont dû réduire le nombre de lits dans leurs locaux afin de limiter les interactions et d’augmenter la distance physique entre les personnes. La débrouillardise des personnes en situation d’itinérance est actuellement mise à l’épreuve, en témoignent les campements de fortune à proximité du square Dézéry dans le quartier Hochelaga-Maisonneuve.

Budgets initialement prévus pour l’année actuelle

La situation de la COVID-19 nous a permis de réaliser à quel point le sous-financement des organismes communautaires et des services à la population affectent les gens vulnérables et particulièrement les femmes.

MAISON PASSAGES

Dépenses supplémentaires occasionnées par la COVID-19

L’augmentation des coûts des SHU a plusieurs causes : l’embauche de personnel comme à Dans la rue, l’augmentation des salaires et le versement de primes liées aux heures supplémentaires effectuées à Projets autochtones du Québec (PAQ), ou les prestations des sociétés de nettoyage comme à l’Auberge Madeleine. 3 millions de dollars ont cependant été alloués aux organismes communautaires de la région de Montréal pour financer l’instauration de mesures de santé publique, selon le CIUSSS du Nord-de-l’Île-de-Montréal.

Nombre de repas servis chaque jour avant la COVID-19

En plus d’offrir des repas, nous avons un service de dépannage alimentaire qui a été pris d’assaut pendant la crise. Beaucoup de familles et d’étudiants se sont ajoutés à notre public habituel.

NINA BELLO, RESPONSABLE DES COMMUNICATIONS ET DE LA GESTION DE PROJETS AU CAP ST-BARNABÉ

Nombre de repas servis chaque jour actuellement

En raison des mesures d’hygiène mises en place actuellement, la diminution du nombre de repas offerts par les SHU s’illustre de différentes façons : la réduction des tables ou des personnes par table, comme à la Mission Bon Accueil, l’arrêt de distributions de nourriture en libre-service à la Maison Passages et la limitation des repas aux seuls résidents des organismes, par exemple à CARE Montréal.

Conditions de travail

Avant la COVID-19, les SHU traversaient déjà une pénurie de personnel due à des conditions de travail peu concurrentielles. « Les conditions de travail ne sont pas compétitives. Donc, en contexte de pénurie de personnel, c’est clair que plusieurs intervenants qui y travaillent vont chercher à améliorer leur sort ailleurs », affirme Jacinthe Rivard, professeure à l’École de travail social de l’UdeM.

Les conditions de travail liées la pandémie ont demandé une flexibilité de la part des travailleurs et entraîné de nouvelles embauches, comme à la Mission Bon Accueil et à Logifem. Les préoccupations du personnel étaient à leur apogée, comme le décrit le témoignage de La rue des femmes : « Le niveau de stress dans les équipes d’intervention est beaucoup plus grand qu’en temps normal. Elles travaillent dans un milieu qui est à risque. Pour elles, il est impossible de faire du télétravail, elles doivent être sur le terrain en interaction régulière avec d’autres personnes. » Le Foyer pour femmes autochtones de Montréal a quant à lui fermé ses portes durant deux semaines du fait que sept employées avaient été contaminées, selon sa directrice, Nakuset.

État de santé




Selon les personnes interrogées, la santé physique et mentale des populations itinérantes a été altérée durant la pandémie, tandis que la toxicomanie s’est accentuée. Trois types de refuges destinés respectivement aux femmes, aux personnes autochtones et aux jeunes font part de leurs constatations.




SHU pour femmes

Depuis le début de la COVID-19, l’organisme Maison Marguerite observe une hausse des situations de violence vécues par les femmes hébergées, ainsi qu’une détérioration de leur santé physique et mentale. « Pour l’instant, les subventions supplémentaires ne nous permettent pas d’augmenter les services psychosociaux directs à la clientèle », explique-t-il.

Le bilan est semblable du côté de La rue des femmes, qui relève un manque d’hygiène et une aggravation des comportements de survie, comme « faire ses besoins dehors, se changer à l’extérieur, manger dans les plats directement avec ses doigts, tomber endormie ainsi que vivre une angoisse profonde », précise la ressource. Un soutien téléphonique est cependant parfois proposé aux femmes qui en ressentent le besoin comme le fait Logifem.

D’après Mélanie Walsh, directrice de l’Auberge Madeleine, 39 % des femmes hébergées ont déclaré avoir un problème de toxicomanie en 2019. Depuis le début de la pandémie, la fermeture des centres d’injection supervisée les pousse à consommer davantage de drogues dans la rue, les laissant en proie à de mauvaises fréquentations et à du matériel détérioré. De plus, la qualité des substances est mauvaise, ce qui entraîne davantage de surdoses, comme l’indique La rue des femmes.

SHU pour personnes autochtones

En raison de la COVID-19, et ce, jusqu’à fin mai, l’organisme PAQ n’a pas pu recevoir les services du CLSC dont il bénéficie habituellement, interrompant le suivi médical des personnes les plus vulnérables. Une hausse conséquente de surdoses de drogue et d’alcool a été ressentie, ainsi que des épisodes de violence importants. « On avait presque tous les jours des incidents de violence grave, beaucoup liés à la consommation de drogue », témoigne Heather Johnston, la directrice de l’organisme.

D’après elle, ces comportements reflètent le stress et la vulnérabilité accrue de cette population : « Il n’y a pas quelqu’un qui utilise le refuge qui n’a pas soit des problèmes de santé mentale, de dépendance ou de santé physique », affirme-t-elle.

SHU pour jeunes

La pandémie a accentué l’isolement et l’anxiété chez les jeunes. L’organisme Dans la rue mentionne plusieurs raisons à cela : la suspension de l’école et des programmes d’insertion, ainsi que le manque de portes de sortie vers un hébergement de transition ou un logement. La difficulté à se projeter dans l’avenir a été récurrente, entraînant des phases dépressives et des retours vers des schémas de consommation de drogue, aggravés par la suspension des suivis médicaux. Les intervenants ont cependant fait leur possible pour encadrer les jeunes et ces derniers se sont soutenus mutuellement, comme le souligne Tristan Delorme d’En marge 12-17.

C’est rare d’avoir un jeune qui est complètement construit, sans aucune problématique de santé mentale ou de dépendance ou d’exploitation sexuelle ou autre. C’est toujours une dimension quelconque de traumatisme.

TRISTAN DELORME, INTERVENANT D’EN MARGE 12-17