Le Devoir

Le square Cabot : carrefour des itinérants autochtones

Le square Cabot : carrefour des itinérants autochtones

3 février 2020

Au moins six femmes autochtones itinérantes et un homme blanc sont décédés depuis un an dans les environs du square Cabot à Montréal à la suite de la fermeture du centre de jour La Porte ouverte. Qui sont les femmes autochtones itinérantes qui fréquentent le square tous les jours? Quelles sont leurs histoires de vie? Comment se sont-elles retrouvées à la rue? De quels services ont-elles besoin? Le Devoir est allé à leur rencontre dans cet écosystème où les itinérants, proxénètes, vendeurs de drogue et intervenants de rue évoluent dans l’indifférence totale des travailleurs et des résidents du quartier en pleine gentrification.

Plus de 100 000 Autochtones, de 11 nations, vivent au Québec. Ils représentent 1 % de la population québécoise.

La majorité des Autochtones qui fréquentent le square Cabot sont Inuits. Ils viennent du Nunavik, au nord du 55e parallèle, dans l’un des 14 villages sur le littoral de la baie d’Hudson et de la baie d’Ungava. Les quelque 12 000 Inuits du Québec parlent l’inuktitut et l’anglais.

Comme l’ont démontré les plus récentes commissions d’enquête, les effets de la colonisation et des politiques assimilatrices se font encore sentir, laissant des traumatismes qui transcendent les générations. L’alcoolisme, la toxicomanie, la violence et les suicides font des ravages dans ces communautés qui manquent de tout et qui font encore face à de la discrimination systémique.

Comme il n’y a que deux petits hôpitaux au Nunavik, les Inuits qui ont besoin de soins de santé plus complexes sont transportés par avion à Montréal. C’est le centre Ullivik, ouvert en décembre 2016 à Dorval, qui accueille la majorité des patients et leurs proches.

Plusieurs quittent également leur communauté pour des raisons personnelles, tentant d’échapper à des situations difficiles ou dans l’espoir d’une vie meilleure à Montréal.

Pour plusieurs Autochtones, Montréal promet une vie plus facile : on y trouve des logements, des emplois, de la nourriture diversifiée. Mais l’illusion s’estompe rapidement. Victimes de discrimination et ayant difficilement accès aux services, plusieurs se retrouvent dans l’itinérance.

Les femmes, particulièrement vulnérables, tombent dans les filets de proxénètes qui les rendent dépendantes du crack pour les garder prisonnières.

Les Autochtones représentent 1 % de la population du Québec, mais 10 % des personnes itinérantes à Montréal. « L’itinérance autochtone a été présentée comme étant différente de l’itinérance chez les Allochtones, ne serait-ce qu’en raison de l’intensité du cumul des problématiques vécues », écrit Jacques Viens, président de la Commission d’enquête sur les relations entre les Autochtones et certains services publics.

Jusqu’à tout récemment, les Inuits transportés à Montréal pour des raisons de santé étaient hébergés au YMCA du centre-ville, tout près du square Cabot. C’est ainsi que les Inuits ont investi le square Cabot et se sont recréé une « famille » dans ce parc urbain.

En 2016, un nouveau centre de santé pour Inuits, le centre Ullivik, a ouvert ses portes à Dorval. Mais plusieurs Inuits viennent toujours au centre-ville pour voir des amis ou se retrouver en « famille » au square Cabot.

Selon plusieurs intervenants, les prédateurs vont également faire du recrutement directement à Dorval et amener des femmes au square où elles deviennent plus vulnérables. Plusieurs vont ainsi jeter leur billet de retour et se retrouver à la rue.

Le square Cabot est devenu au fil du temps un lieu de rencontre bien connu pour les Inuits. Les proxénètes et vendeurs de drogue ont investi l’endroit dans l’espoir de profiter de leur vulnérabilité. La violence et le niveau de détresse des itinérants ont augmenté à la suite du déménagement du centre de jour La Porte ouverte, et plusieurs femmes autochtones sont mortes dans les environs dans la dernière année.

Le square Cabot est délimité par l’avenue Atwater et les rues Tupper, Sainte-Catherine et Lambert-Closse.

Le square et ses environs sont un écosystème, et plusieurs itinérants autochtones vivent dans les limites de ce périmètre où ils peuvent trouver, selon leurs besoins et leur état, de l’alcool ou de l’aide.

Au fil du temps, plusieurs organismes ont ouvert des centres de jour et des refuges d’urgence près du square pour que les itinérants puissent se nourrir, se vêtir et se reposer au chaud. Mais dans la majorité de ces endroits, il faut être à jeun pour bénéficier des services… une condition que plusieurs Autochtones de la rue peuvent difficilement respecter. Plusieurs préfèrent dormir sur les bancs du parc ou passer la nuit dans une crackhouse.

Tour d’horizon des ressources à proximité.

Porte ouverte / Le seul « wet shelter » qui acceptait les itinérants intoxiqués et leurs animaux de compagnie, dans le sous-sol de l’église Saint-Stephen, a dû fermer ses portes en décembre 2018 quand l’église a été vendue à un promoteur immobilier.

Chez Doris / Le centre de jour offre des repas chauds, des vêtements, des articles d’hygiène personnelle et toute une gamme d’activités et de services pour aider les femmes dans le besoin, dont un programme de logement pour femmes autochtones. Les femmes doivent être à jeun pour fréquenter le centre. Depuis la fermeture de La Porte ouverte, l’organisme a connu une augmentation très significative de la clientèle des femmes autochtones.

McDONALD / Un restaurant ouvert jour et nuit fréquenté régulièrement par la clientèle itinérante, notamment pour l’usage des toilettes.

Plaza Alexis Nihon / Les itinérants fréquentent souvent le centre commercial, notamment les toilettes publiques tout près de la sortie du square Cabot. Ils traversent le centre et les passages souterrains pour circuler vers le square et le métro Atwater.

Métro Atwater / De nombreux itinérants quêtent dans l’édicule qui donne directement sur le square Cabot. D’autres se rassemblent près des tourniquets, à l’entrée de la Plaza Alexis-Nihon, où il fait plus chaud.

Résilience / Nouveau centre de jour ouvert le 14 novembre dernier. Les itinérants du secteur peuvent venir manger, se relaxer, se réchauffer ou dormir de 8 h à 20 h, et ce, quel que soit leur état. Plusieurs services d’aide et d’accompagnement sont offerts pour la clientèle composée majoritairement d’Autochtones.

Un rapport sur le profilage racial du SPVM, publié en août dernier, indique que les femmes autochtones constituent un groupe particulièrement ciblé par les interpellations policières : elles courent 11 fois plus de risques de se faire interpeller que les femmes blanches.

Lorsqu’ils sont arrêtés, plusieurs Autochtones se voient imposer des conditions de remise en liberté impossibles à respecter, comme l’interdiction de boire de l’alcool, alors que la personne est alcoolique.

Certains se voient même interdire l’accès à un quadrilatère déterminé, comme le square Cabot, alors que les ressources d’aide sont justement dans ces périmètres interdits.

Incapables de respecter les conditions qui leur sont imposées, les contrevenants autochtones multiplient les non-respects de conditions. S’enclenche alors pour eux un cercle vicieux fragilisant davantage leur situation.

« Si plein de femmes blanches étaient mortes autour du square Cabot, il y aurait des enquêtes, tout le monde ne parlerait que de ça, mais nous, on ne compte pas. Tout le monde s’en fout. Ils ne voient que des alcoolos, des itinérants. Mais nous sommes de bonnes personnes », plaide Elizabeth Qavavau, alias Grandma Mafia.