Le Devoir

L’Afrique du Sud assoiffée

En eaux troubles
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L’Afrique du Sud assoiffée

15 février 2020

À la mi-janvier, Le Devoir a parcouru les routes de l’Afrique du Sud. Un constat : une gestion des ressources défaillante et une période de sécheresse historique ont fait chuter l’accès à l’eau potable à un niveau pire qu’à l’époque de l’apartheid.

Le Jour Zéro

Il y a deux ans, presque jour pour jour, la ville du Cap, en Afrique du Sud, envisageait de fermer les robinets de ses citoyens pour cause de sécheresse historique. Si des pluies généreuses combinées à l’effort concerté des Capetoniens ont écarté (pour le moment) le spectre du Jour Zéro dans cette ville, plusieurs régions de l’Afrique du Sud sont à leur tour près du désastre.

En 2020, on estime qu’environ 21 millions des 60 millions de Sud-Africains n’ont pas accès à l’eau courante. Pour plusieurs, c’est des ONG que vient l’eau, plutôt que du robinet.

L’Afrique du Sud est située à l’extrémité australe de l’Afrique, à la jonction de l’océan Indien et de l’Atlantique. Le pays est vaste et les paysages le traduisent : on passe de la montagne à la mer, des champs à la jungle.

Nos journalistes ont parcouru plus de 2000 kilomètres, de la mégalopole Johannesburg à la ville portuaire du Cap, en passant principalement à l’intérieur des terres.

L’Afrique du Sud fait face à la sécheresse, mais pas avec la même intensité partout. Ici, plus la couleur est foncée, plus la situation est critique. Les données viennent d’un rapport produit par l’organisme AgriSA, dont la mission est le développement d’une agriculture durable.

Cette carte indique l’emplacement de toutes les sources d’approvisionnement en eau, selon des données du ministère sud-africain de l’Eau et de l’Assainissement.

En conservant les sources d’approvisionnement dont le niveau est considéré comme critique, on peut situer les régions où la situation est la plus urgente.

Phuthaditjhaba
Afrique du Sud

Carte

Réclamer mieux

Dans cette ville de 55 000 âmes de la province de l’État libre, la population est privée d'eau courante depuis six mois. Les autorités affirment que c’est la sécheresse qui est la cause des problèmes d’approvisionnement, mais les habitants, qui vont puiser l’eau à même une rivière locale, en doutent.

Après la mort d’une fillette noyée lorsqu’elle allait chercher de l’eau à la rivière, les résidents sont en colère. En réponse, le gouvernement a annoncé une aide de 220 millions ZAR (environ 19 millions $ canadien) pour restaurer le système d’approvisionnement.

Un peu plus loin, à Makhanda (anciennement Grahamstown), la ville a connu son Jour Zéro en 2019. À ce moment-là, la grande majorité des 68 000 habitants de la ville du Cap-Oriental était privée d’eau potable.

Depuis, les pluies ont adouci les restrictions, mais la Ville demande encore à ses citoyens de limiter leur consommation d’eau à un maximum de 100 litres par personne et par jour, sans toutefois avoir de réelle façon de mesurer l’eau utilisée.

Le barrage du Vaal, principale source d’eau potable de la mégalopole de Johannesburg, et un des plus grands du système de réservoirs d’Afrique du Sud.
Le barrage du Vaal, principale source d’eau potable de la mégalopole de Johannesburg, et un des plus grands du système de réservoirs d’Afrique du Sud.
La ville de Phuthaditjhaba, sans eau depuis 6 mois, où une fillette vient de se noyer en allant chercher de l’eau à la rivière.
La ville de Phuthaditjhaba, sans eau depuis 6 mois, où une fillette vient de se noyer en allant chercher de l’eau à la rivière.
Forum social public sur la situation du manque d’eau à Phuthaditjhaba.
Extrémité du lac de barrage de Sterkfontein, qui sert à alimenter Johannesburg. À quelques dizaines de kilomètres, la ville de Phuthaditjhaba est sans eau depuis 6 mois.
Extrémité du lac de barrage de Sterkfontein, qui sert à alimenter Johannesburg. À quelques dizaines de kilomètres, la ville de Phuthaditjhaba est sans eau depuis 6 mois.
Entrée de la ville de Makhanda, confrontée à une grave sécheresse depuis la dernière année.
Entrée de la ville de Makhanda, confrontée à une grave sécheresse depuis la dernière année.
À Fairview Spring, une source d’eau naturelle sur les hauteurs de Makhanda, où les familles de la classe moyenne viennent s’approvisionner en eau potable pour plusieurs semaines.
À Fairview Spring, une source d’eau naturelle sur les hauteurs de Makhanda, où les familles de la classe moyenne viennent s’approvisionner en eau potable pour plusieurs semaines.
Les habitants les plus aisés de Makhanda se font creuser des puits artésiens qui leur permettent de continuer à vivre sans modifier leur consommation d’eau.
Les habitants les plus aisés de Makhanda se font creuser des puits artésiens qui leur permettent de continuer à vivre sans modifier leur consommation d’eau.
Grandma, une habitante du bidonville de Nkanin, en périphérie de Makhanda, entourée de tous les contenants d’eau potable qu’elle a pu réunir. Les habitants du quartier ne reçoivent de l’eau potable qu’une à deux fois par semaine, grâce au passage d’un camion-citerne de l’ONG Gift of the Givers.
Grandma, une habitante du bidonville de Nkanin, en périphérie de Makhanda, entourée de tous les contenants d’eau potable qu’elle a pu réunir. Les habitants du quartier ne reçoivent de l’eau potable qu’une à deux fois par semaine, grâce au passage d’un camion-citerne de l’ONG Gift of the Givers.

La région du Karoo
Afrique du Sud

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Éviter le pire

C’est dans cette région que la sécheresse serait la plus aiguë. Il y a un an, le réservoir Nqweba, qui approvisionne la ville de Graaff-Reinet, jadis joyau touristique connu pour son architecture, était réduit à 1 % de sa capacité. Il y a maintenant cinq mois que la plupart des citoyens n’ont plus d’eau potable.

Depuis, les habitants se reposent sur Gift of the Givers, une ONG basée en Turquie financée essentiellement par des dons, qui se spécialise dans l’aide aux victimes de désastres. En Afrique du Sud, le désastre prend la forme du manque d’eau. Gift of the Givers livre donc de l’eau dans les townships démunis et à des cliniques médicales, notamment, et construit des puits pour certaines écoles.

Mais cette solution d’urgence laisse perplexe quant à l’avenir de l’approvisionnement des services.

Le barrage de Nqweba, principale source d’eau de la ville de Graaff-Reinet (36 000 habitants), dans la région du Karoo, est à sec depuis un an.
Le barrage de Nqweba, principale source d’eau de la ville de Graaff-Reinet (36 000 habitants), dans la région du Karoo, est à sec depuis un an.
Le barrage de Nqweba, dans le Karoo. Les habitants ont dû y ramasser plusieurs milliers de poissons qui dégageaient une odeur nauséabonde.
Le barrage de Nqweba, dans le Karoo. Les habitants ont dû y ramasser plusieurs milliers de poissons qui dégageaient une odeur nauséabonde.
Johannes Van Rensburg, un fermier de la région de Graaff-Reinet, a dû réduire son troupeau de moutons et de chèvres de 3000 à 2000 têtes à cause de la sécheresse qui dure depuis plus de trois ans dans son exploitation.
Johannes Van Rensburg, un fermier de la région de Graaff-Reinet, a dû réduire son troupeau de moutons et de chèvres de 3000 à 2000 têtes à cause de la sécheresse qui dure depuis plus de trois ans dans son exploitation.
Dans une ferme de citrons à Adélaïde, à la frontière du Karoo, un puits artésien sert à arroser les arbres. Malgré tout, la récolte de cette année n’aura pas lieu, déplore le gérant de la ferme, Danie Roesch.
Dans une ferme de citrons à Adélaïde, à la frontière du Karoo, un puits artésien sert à arroser les arbres. Malgré tout, la récolte de cette année n’aura pas lieu, déplore le gérant de la ferme, Danie Roesch.
À l’école secondaire Adelaide Gymnasium, Rowan Van Aarde, professeur d’anglais et d’afrikaans, déplace à l’ombre des distributeurs d’eau potable destinés aux élèves. Les robinets de la ville sont à sec, et l’école dispose d’un des rares puits artésiens publics de la ville.
À l’école secondaire Adelaide Gymnasium, Rowan Van Aarde, professeur d’anglais et d’afrikaans, déplace à l’ombre des distributeurs d’eau potable destinés aux élèves. Les robinets de la ville sont à sec, et l’école dispose d’un des rares puits artésiens publics de la ville.
Alors que la réserve d’eau potable de la ville d’Adelaïde n’est plus que de 1 %, la municipalité a supprimé l’alimentation en eau de la population. Dans plusieurs quartiers populaires, les habitants n’ont pas les moyens de creuser des puits ou d’acheter leur eau. Depuis plus de six mois, un petit groupe de citoyens aidé par l’ONG Gift of the Givers a entrepris de distribuer de l’eau potable avec un camion-citerne.

Le Cap
Afrique du Sud

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Prévoir l’avenir

En 2018, la sécheresse qui a créé l’état d’urgence hydraulique au Cap était directement attribuée à une augmentation de la température moyenne en Afrique du Sud et à une baisse significative des pluies. Les graphiques illustrant les courbes climatiques au pays montrent qu’il faut remonter à 1850 pour trouver une telle situation de sécheresse.

La pluie a été exceptionnellement généreuse pour Le Cap, dans les 24 derniers mois, écartant le risque de pénurie hydraulique. De là à conclure que tout est redevenu comme avant pour la Mother City ? Pas tout à fait, puisque le dérèglement climatique actuel ne permet pas de faire des prédictions fiables, selon plusieurs experts.

D’où l’importance de travailler sur plusieurs fronts : la gouvernance, pour assurer l’entretien et le développement des infrastructures; la planification, pour agir avant que les niveaux d’eau ne deviennent critiques, et l’innovation, pour s’adapter efficacement aux changements climatiques.

Malgré la fin des restrictions en eau potable au Cap, de nombreux habitants, de toutes couleurs et classes sociales, ont pris l’habitude de s’approvisionner aux quelques sources d’eau de la ville, comme ici à Newland Spring.
Malgré la fin des restrictions en eau potable au Cap, de nombreux habitants, de toutes couleurs et classes sociales, ont pris l’habitude de s’approvisionner aux quelques sources d’eau de la ville, comme ici à Newland Spring.
La zone résidentielle de Clifton, au sud de la ville du Cap. C’est ici que le prix au mètre carré est le plus élevé au pays. Avant la crise de 2018, la consommation quotidienne par foyer avoisinait les 400 litres.
La zone résidentielle de Clifton, au sud de la ville du Cap. C’est ici que le prix au mètre carré est le plus élevé au pays. Avant la crise de 2018, la consommation quotidienne par foyer avoisinait les 400 litres.
L’immense township de Khayelitsha, le plus vaste du pays après celui de Soweto. Une étude de la Banque Mondiale de 2018 classe l’Afrique du Sud comme le pays le plus inégalitaire au monde, et les quartiers les plus pauvres du Cap ne comptent que pour 4 % de la consommation d’eau de la ville.
L’immense township de Khayelitsha, le plus vaste du pays après celui de Soweto. Une étude de la Banque Mondiale de 2018 classe l’Afrique du Sud comme le pays le plus inégalitaire au monde, et les quartiers les plus pauvres du Cap ne comptent que pour 4 % de la consommation d’eau de la ville.
Un maître nageur surveille la plage de Strandfontein, au sud du Cap. Le pays, qui marque l’extrême sud du continent, possède presque 3000 km de côtes. À 200 km au sud, le cap des Aiguilles marque la séparation entre l’océan Atlantique et l’océan Indien.
Un maître nageur surveille la plage de Strandfontein, au sud du Cap. Le pays, qui marque l’extrême sud du continent, possède presque 3000 km de côtes. À 200 km au sud, le cap des Aiguilles marque la séparation entre l’océan Atlantique et l’océan Indien.
L’usine de désalinisation de Monwabisi est en activité depuis la fin 2018. Elle produit 7 millions de litres d’eau potable chaque jour, une fraction des quelque 760 millions de litres absorbés quotidiennement par les activités de la ville.
L’usine de désalinisation de Monwabisi est en activité depuis la fin 2018. Elle produit 7 millions de litres d’eau potable chaque jour, une fraction des quelque 760 millions de litres absorbés quotidiennement par les activités de la ville.
Le Dr Kevin Winter, chercheur à l’Université du Cap, est l’un des meilleurs spécialistes de la gestion de l’eau en Afrique du Sud. Entre autres solutions, il préconise la mise en place et la restauration des milieux humides pour servir de filtres naturels dans les zones sous-équipées en infrastructures.
Le Dr Kevin Winter, chercheur à l’Université du Cap, est l’un des meilleurs spécialistes de la gestion de l’eau en Afrique du Sud. Entre autres solutions, il préconise la mise en place et la restauration des milieux humides pour servir de filtres naturels dans les zones sous-équipées en infrastructures.
Ray de Vries, fondateur de l’entreprise Air Water, qui extrait l’eau de l’atmosphère pour l’embouteiller. Il produit environ 1000 litres d’eau par jour, qui sont vendus à des restaurateurs de la région.
Ray de Vries, fondateur de l’entreprise Air Water, qui extrait l’eau de l’atmosphère pour l’embouteiller. Il produit environ 1000 litres d’eau par jour, qui sont vendus à des restaurateurs de la région.
Un homme pêche dans le réservoir de Theewaterskloof, qui assure presque la moitié de la réserve d’eau du Cap. À sec durant la crise de 2018, il est aujourd’hui rempli à 60 %.
Un homme pêche dans le réservoir de Theewaterskloof, qui assure presque la moitié de la réserve d’eau du Cap. À sec durant la crise de 2018, il est aujourd’hui rempli à 60 %.