Le Devoir

L'écrasement du vol PS752 analysé

L'écrasement du vol PS752 analysé

10 janvier 2020

Le Canada a été happé par la confrontation entre les États-Unis et l’Iran, alors qu’un avion transportant une majorité de passagers se rendant au pays a été abattu en vol, mardi matin. Depuis, les responsables des pays impliqués demandent des explications, les accusations se multiplient mais les faits confirmés restent rares. Le Devoir a tenté de démêler le vrai de la simple rumeur.

Pour aller plus loin, retour sur le trajet du vol PS752, de son décollage de l’aéroport international Imam Khomeini, situé à 30 kilomètres au sud de Téhéran, à son écrasement quelques minutes plus tard. À titre de rappel, durant la nuit du 8 janvier, les Gardiens de la révolution, l’armée idéologique iranienne, ont frappé deux bases américaines en Irak pour venger la mort du général iranien Qassem Soleimani, tué par les États-Unis le 3 janvier 2020. Géographiquement, les bases américaines d’Aïn al-Assad et d’Erbil sont situées respectivement à quelque 800 et 650 kilomètres de distance de l’aéroport international Imam Khomeini.

Le Boeing de la compagnie Ukraine International Airlines, un modèle 737-800, n’est pas à confondre avec le Boeing 737 Max. Ce dernier modèle est cloué au sol depuis la mi-mars 2019 pour des problèmes de conception après deux écrasements en l’espace de quelques mois en 2018 et 2019. L’avion qui s’est écrasé le 8 janvier avait été livré en 2016. La compagnie aérienne a rapporté que son dernier contrôle technique remontait au 6 janvier, soit deux jours avant l’écrasement.

Boeing 737-800
Photo: Agence France-Presse Boeing 737-800 de la compagnie Ukraine International Airline

Le vol PS752 de la compagnie Ukraine International Airlines devait s’envoler de Téhéran à 5h15, heure locale, le mercredi 8 janvier, pour un vol d’un peu moins de quatre heures. Le Boeing 737-800, qui avait Kiev pour destination, a finalement quitté la piste avec une heure de retard, à 6 h 12, selon le site Web spécialisé en suivi des vols Flightradar24.

Au total, l’avion comptait 176 occupants, dont au moins 57 Canadiens.

Selon la compagnie aérienne ukrainienne, l’avion était un des meilleurs de sa flotte, ne volant que depuis trois ans et demi.

Deux minutes vingt-quatre secondes après son décollage, l’appareil a cessé de transmettre toute donnée de vol. Il avait alors atteint une altitude de 2415 mètres et avait parcouru une quinzaine de kilomètres, d’après Flightradar24.

Dans une vidéo amateur, diffusée jeudi en journée et vérifiée par le New York Times, il semble possible d’observer un missile provenant de l’ouest frapper dans le ciel un appareil venu de l’est.

La vidéo, fournie par le militant iranien Nariman Gharib, aurait été filmée dans la ville de Parand, à une vingtaine de kilomètres de l’aéroport international Imam Khomeini. Grâce aux images satellites de Google Earth, il est possible de situer approximativement l’endroit d’où elle a été filmée. Sur la carte, cette localisation est indiquée par le point blanc.

Vidéo courtoisie du New York Times

Trouver le coupable

Jeudi, le Canada a emboîté le pas aux États-Unis en concluant que l’écrasement du vol PS752 dans lequel 176 personnes, dont 57 Canadiens, ont péri était attribuable à un missile lancé par l’Iran. L’Iran nie cette information, tandis que le Canada réclame une enquête « complète » et « crédible » afin non seulement d’apaiser les familles des défunts, mais également de déterminer s’il y a lieu de prendre des mesures de représailles.

« Nous avons des renseignements provenant de différentes sources, notamment de nos services de renseignements et ceux de nos alliés. Ces renseignements indiquent que l’avion aurait été abattu par un missile surface-air iranien. Il est possible que cela ait été fait involontairement », a déclaré le premier ministre, Justin Trudeau, en conférence de presse.

Vendredi, le secrétaire général de l’OTAN, Jens Stoltenberg, a affirmé qu’il n’avait aucune raison de croire que les informations partagées notamment par le Canada et la Grande-Bretagne ne sont pas justes.

M. Stoltenberg a demandé la tenue d’une « enquête approfondie » sur l’incident.

L’Iran a qualifié cette conclusion de « rumeur illogique ». « Scientifiquement, il est impossible qu’un missile ait touché l’avion ukrainien », a déclaré Ali Abedzadeh, le chef de l’Organisation iranienne de l’aviation civile. À cela, M. Trudeau a rétorqué qu’il n’aurait pas osé faire de sortie publique à moins d’être convaincu de l’exactitude de ses informations. « Les conclusions préliminaires […] sont suffisamment claires pour que je les partage avec les Canadiens. » Des sources au sein des services de renseignement américains ont été les premières à relater qu’un missile avait abattu l’avion.

Le premier ministre a reconnu qu’il n’était pas encore en mesure de déterminer si le tir de missile avait été accidentel ou intentionnel. En l’absence de cette précision capitale, il n’a pas voulu discuter de la riposte canadienne éventuelle. « Ce sont des conversations qu’on envisagera à mesure qu’on ira de l’avant s’il appert qu’il n’y a pas une enquête complète et crédible. »

M. Trudeau s’est montré prudent quant à la responsabilité qu’endossent les États-Unis dans cette affaire, eux qui ont abattu le général iranien Qassem Soleimani vendredi et instauré le climat extrêmement tendu ayant rendu cet accident — ou cette agression — possible. Mais il a admis que « la preuve suggère que [l’attentat] est la cause probable » de la tragédie. C’est qu’en guise de riposte, l’Iran avait initié à 1 h 30 mercredi matin le bombardement de bases militaires américaines en Irak, bombardement dont la fin a été annoncée à 5 h 32 sur Twitter par le ministre iranien des Affaires étrangères. Or, l’écrasement de l’avion civil est survenu aux alentours de 6 h 15.

Hommage aux victimes

Jeudi soir, la communauté iranienne du Canada a tenu des veillées un peu partout au pays. À Montréal notamment, des centaines de personnes sont venues allumer une chandelle à la mémoire des disparues devant un pavillon de l’Université Concordia, d’où était diplômé l’une des victimes, Siavash Ghafouri Azar.

M. Ghafouri Azar, âgé de 35 ans et son amoureuse Sara Mamani, 34 ans, étaient allés passer les vacances des Fêtes en Iran pour y célébrer leur mariage avec leur famille.

Au moins trois autres Québécois se retrouvent parmi les victimes : Aida Farzaneh, 33 ans, Arvin Morattab, 35 ans, et Mohammad Moeini, 35 ans.

Quelque 40 000 personnes d’origine iranienne habitent Montréal.