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25 ans d'accès restreint à l'eau potable au Canada

25 ans d'accès restreint à l'eau potable au Canada

17 décembre 2019

En date du 14 novembre dernier, plus de 57 avis à long terme concernant la qualité de l’eau potable étaient émis dans des communautés autochtones du pays. Ces dernières doivent la faire bouillir afin de la consommer ou se tourner vers l’eau embouteillée. Depuis 2015, le gouvernement de Justin Trudeau dit avoir investi près de 2 milliards afin de réparer et de moderniser les réseaux publics d’alimentation. Son objectif: lever tous les avis d’ici mars 2021. Sommes-nous près du but?

À la veille de 2020, le gouvernement fédéral recensait plus d’une cinquantaine d’avis à long terme sur l’eau potable dans plusieurs communautés autochtones du Canada. Il existe plusieurs raisons pour lesquelles un avis sur la qualité de l’eau est émis dans une communauté: il peut s’agir de la rupture d’une conduite, d’une panne d’équipement, d’une filtration ou d’une désinfection inadéquates pendant le traitement de l’eau.

Ces avis sont qualifiés d’avis à long terme lorsqu’ils ne sont pas levés après plus d’un an. On comptait également 31 avis en vigueur depuis moins d’un an en date du 24 novembre 2019, selon les données du gouvernement.

Plusieurs avis peuvent être émis dans une même collectivité, puisqu’il existe souvent plusieurs types de systèmes d’alimentation en eau. Un avis peut ainsi toucher un seul immeuble ou l’ensemble d’une collectivité.

C’est le cas dans la communauté de Grassy Narrows, dans le district de Kenora, en Ontario, qui est sous le coup de deux avis de non-consommation d’eau depuis le 24 mai 2013 et sous un avis d’ébullition d’eau depuis le mois de juin 2014.

Grassy Narrows First Nation
Photo : Alliance de la fonction publique du Canada et Agence Upperkut

Darwin Fobister a 22 ans. Comme plusieurs autres membres de sa communauté, il observe l’arrivée d’un camion tous les deux jours, afin de livrer des cruches d’eau aux familles. «Le camion nous apporte 64 cruches d’eau, pour une communauté de 800 personnes», explique le jeune homme.

Cruches d'eau
Photo : Alliance de la fonction publique du Canada et Agence Upperkut

«La limite est fixée à deux cruches [de 18 litres d’eau] par maison. Les 64 cruches livrées tous les deux jours sont loin d’être assez. Au bout d’une journée, elles sont vides et il ne reste plus d’eau pour certaines familles qui en ont réellement besoin», déplore-t-il.

L’eau de Grassy Narrows est à ce point contaminée que certains résidents ont des problèmes cutanés après y avoir été exposés. Darwin le sait, lui qui se retrouve avec des plaques rougeâtres sur la peau après avoir pris sa douche.

2 cruches d'eau par maison
Photo : Alliance de la fonction publique du Canada et Agence Upperkut

L’accès restreint à l’eau potable est une problématique supplémentaire pour la communauté, qui vit déjà avec un phénomène de contamination au mercure depuis les années 1960. Grassy Narrows avait même été au cœur d’une promesse du chef du Nouveau Parti démocratique du Canada (NPD), Jagmeet Singh, lors de la campagne fédérale de 2019. Ce dernier déclarait vouloir investir 19 millions de dollars pour y financer un centre antipoison.

Pour Darwin, qui souffre des conséquences de cet empoisonnement, le problème d’eau potable représente un défi encore plus complexe. «Je ne peux pas faire les choses que d’autres personnes peuvent faire. Soulever les cruches d’eau [afin de les transporter] est très difficile, puisque mes mains tremblent sans cesse.»

Grassy Narrows est l’une des communautés parmi plus d’une cinquantaine qui sont toujours soumises à un avis à long terme d’ébullition et de non-consommation d’eau. Depuis 1995, un total de 144 avis a été émis. Vue d’ensemble sur la chronologie des événements.

Types d'avis d'eau

Avis d’ébullition de l’eau

Mesure préventive lorsque l’eau du réseau d’alimentation en eau d’une communauté contient ou est susceptible de contenir des bactéries, des virus ou des parasites pathogènes. Ces derniers peuvent causer des maladies d’origine hydrique. L’ébullition de l’eau éliminera toutefois les contaminants présents.

Avis de non-consommation

Ce type d’avis est émis lorsque le réseau d’alimentation d’une communauté contient un contaminant qui ne peut pas être éliminé de l’eau par ébullition. L’eau peut être utilisée à des fins domestiques, comme pour se laver, mais ne doit pas être utilisée pour boire, se brosser les dents, cuisiner ou laver des aliments.

Avis de non-utilisation

Ce type d’avis est émis lorsque le réseau d’alimentation contient des contaminants qui ne peuvent pas être éliminés de l’eau par ébullition. L’exposition à l’eau peut causer des irritations de la peau si elle est utilisée lors des bains. Sa consommation représente également un risque pour la santé.

1er février 1995.

Le 1er février 1995, la nation crie de Neskantaga, en Ontario, se retrouve soumise à un avis d’ébullition d’eau répertorié par Services autochtones du Canada (SAC). Les avis émis avant cette année ont été levés et ont été retirés du registre depuis.

Avant de la consommer, les habitants doivent faire bouillir l’eau pendant au moins une minute. Aujourd’hui, l’avis n’est pas levé, signifiant que la communauté n’a pas eu accès à de l’eau courante potable depuis près de 25 ans. Selon le SAC, «l’avis à Neskantaga demeure l’avis le plus longtemps en vigueur».

Le 14 septembre dernier, la communauté sonnait l’état d’urgence après que la pompe à eau se fut brisée. L’avis d’ébullition est alors passé à un avis de non-consommation et a forcé l’évacuation partielle de la communauté qui compte près de 300 personnes.

Le 18 février 1997.

Plus de sept avis à long terme sont émis pour la nation de Shoal Lake 40, en Ontario, où six stations de pompage et la station de pompage de l’école principale sont brisées. Encore aujourd’hui, les avis d’ébullition ne sont toujours pas levés.

1999 à 2005.

Le SAC émet plus de 37 nouveaux avis à long terme, dont cinq avertissent les communautés concernées de ne pas consommer l’eau. Depuis, 26 d’entre eux ont été levés de 2015 à 2018, mais 11 sont toujours en cours.

De 2006 à 2014.

Plus de 61 avis à long terme ont été émis entre 2006 et 2014. Parmi ces derniers, 29 ne sont toujours pas levés.

De 2015 à aujourd’hui.

Lors de la campagne de 2015, le parti de Justin Trudeau promettait que l’ensemble des avis seraient levés en mars 2021. Pour ce faire, les libéraux affirment avoir investi plus de 2 milliards afin de réparer et de moderniser les réseaux publics d’alimentation en eau dans les communautés autochtones. Depuis novembre 2015, 87 avis à long terme sur la qualité de l’eau potable ont été levés au Canada, selon les chiffres du gouvernement.

En tout, 144 avis d’ébullition ou de non-consommation à long terme ont été émis depuis 1995. En date du 19 octobre 2019, 57 avis n’étaient toujours pas levés, et ainsi, forcent les communautés touchées à s’approvisionner autrement.

Au total, 131 des 144 avis étaient des avis d’ébullition de l’eau. Les 13 restants étaient des avis de non-consommation.

Parmi les 57 avis en cours, six d’entre eux sont des avis de non-consommation, dont deux visent des systèmes de la nation de Grassy Narrows. Ce sont donc cinq communautés autochtones canadiennes qui étaient toujours privées d’eau potable, à la fin de l’année 2019.

Le temps requis afin de lever les différents avis varie beaucoup: alors que l’avis à Neskantaga n’a toujours pas été levé depuis 25 ans, certains avis à long terme ont pu être retirés de la liste en quelques mois, comme celui qui visait la communauté de Frog Lake, en Alberta, en 2017.

Il reste difficile d’avoir un portrait réaliste du phénomène puisque les avis d’eau répertoriés par le gouvernement fédéral n’incluent pas toutes les communautés au pays. Afin d’être répertoriée dans la liste, la communauté autochtone doit vivre dans une réserve reconnue et le système d’approvisionnement visé doit être public. Or, il existe près de 500 réseaux d’approvisionnement qui ne sont pas publics dans les réserves, et qui, par conséquent, relèvent de la responsabilité du propriétaire de ces réseaux.

Les Premières Nations de la Colombie-Britannique, par exemple, ne sont pas incluses parce que leurs systèmes d’approvisionnement relèvent d’un organisme de réglementation différent. Le répertoire n’inclut pas non plus les communautés dépourvues d’un réseau d’eau potable ou qui dépendent de systèmes comme les citernes de stockage domestiques.

D’autres communautés échappent aux données du gouvernement, comme la communauté inuite de Rigolet, située sur le territoire du Nunatsiavut. Le territoire autonome est géré par les Inuits de Terre-Neuve-et-Labrador, et le gouvernement du Nunatsiavut est le responsable de la gestion de leur eau. Malgré tout, la communauté inuite n’a pas accès à de l’eau potable.

Rigolet, Terre-Neuve et Labrador

L’accès à l’eau potable est effectivement problématique dans la petite communauté inuite de Rigolet, à Terre-Neuve-et-Labrador, où les citoyens sont présentement soumis à un avis d’ébullition. Or, il y a cinq ans, une unité de filtration d’eau a été installée dans le centre-ville, là où les habitants peuvent apporter des conteneurs afin d’obtenir de l’eau filtrée pour éliminer les particules.

Rigolet Drinking Water Dispensing Unit Photo : Charlie Flowers

Cependant, il ne s’agit pas d’une solution toujours fiable, comme le fait remarquer Charlie Flower, assistante de recherche à l’Université de Guelph. «Comme elle est beaucoup utilisée, il arrive souvent que l’unité ne puisse pas répondre à la demande et que les réservoirs se vident complètement. Cela signifie que l’unité doit être arrêtée de temps en temps pour permettre aux réservoirs de se remplir à nouveau», raconte-t-elle.

Remplissage des cruches d'eau
Photo : Charlie Flowers

Pour Mme Flowers, les options qui s’offrent aux citoyens sont loin d’être idéales. «Il faut faire bouillir l’eau provenant du système d’approvisionnement de la municipalité pour s’assurer qu’elle est potable pour la consommation. Les systèmes de filtration ont leurs propres inconvénients, puisque vous devez apporter vos seaux et conteneurs pour aller chercher de l’eau à ramener à la maison. Au magasin, des frais sont facturés pour l’eau, et en plus, les utilisateurs ont la responsabilité de maintenir leurs seaux et conteneurs propres et exempts de contamination.»

L’eau sous les changements climatiques

Les changements climatiques ont une incidence sur la qualité de l’eau de tous les Canadiens, dont certaines communautés autochtones, déjà aux prises avec des problèmes d’eau potable depuis plusieurs années. Ces dernières subissent également les conséquences sur la qualité de leurs sources d’eau. C’est le constat que fait Sherilee Harper, professeure à l’Université de l’Alberta, qui étudie la santé des Autochtones dans le contexte des changements climatiques.

«Avec les changements climatiques, nous assistons à des phénomènes tels que l’augmentation de fortes précipitations. Plus loin dans le nord [du pays], il y a de plus en plus de périodes rapides de fonte de neige. Cette augmentation peut amener des agents pathogènes dans les sources d’eau, cela peut également augmenter la turbidité de l’eau potable», explique-t-elle.

«Par conséquent, lorsque vous rencontrez une quantité accrue d’agents pathogènes, et que les sources de pluie ou la fonte des neiges sont en augmentation, cela peut entraîner une contamination de l’eau», ajoute-t-elle.

Il s’agit d’un phénomène particulièrement précaire pour les communautés autochtones au pays. Toutes les infrastructures de traitement d’eau doivent subir un nettoyage efficace, mais plusieurs communautés autochtones ne possèdent pas d’infrastructures adéquates.

Or, la consommation d’eau non potable représente un réel risque pour la santé. La chercheuse, qui s’est rendue jusqu’au Nunatsiavut, un territoire qui comprend une partie du Labrador à l’est du Québec, a constaté les risques accrus causés par les changements climatiques sur la santé des Inuits qui y résident.

«Nous avons découvert qu’après une période de fortes précipitations et de fonte rapide de la neige, il y avait une augmentation de bactéries indicatrices E. coli dans l’eau le même jour. Deux semaines plus tard, nous avons noté qu’il y avait une augmentation significative du nombre de cas de diarrhée et de vomissements dans la clinique, une maladie d’origine hydrique», indique Mme Harper.

Bien que l’eau testée par Mme Harper et son équipe ne provenait pas du robinet, cette dernière avance que dans plusieurs cas, les gens de la communauté ne boivent pas toujours l’eau du robinet. Lorsqu’ils pêchent et chassent, ces derniers consomment l’eau non traitée.

Ces résultats mettent en évidence l’urgence d’agir, selon la chercheuse. «Nous savons donc que, compte tenu des changements climatiques dans cette région, nous nous attendons à des précipitations plus intenses et à un plus grand nombre d’événements de fonte des neiges, ce qui pourrait accroître les risques de maladies transmises par l’eau à l’avenir.»

«Même si nous [réduisons nos émissions de GES], il y aura une augmentation liée aux maladies d’origine hydrique, mais si nous n’arrêtons pas et que nous ne faisons pas ces réductions radicales, ces risques vont être considérablement plus élevés et il sera très difficile de s’y adapter», met en garde Mme Harper.