Arpenter le corridor de la sécheresse

En eau trouble
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Arpenter le corridor de la sécheresse

14 décembre 2019

Le Devoir a parcouru en septembre le bien-nommé « couloir de la sécheresse » en Amérique centrale, du Guatemala au Honduras en passant par le Salvador. Parce qu’aux causes entendues et entremêlées de la migration centraméricaine vers le nord — violence, chômage, corruption — s’en greffe une autre, de plus en plus déterminante : la crise climatique, qui frappe de plein fouet le monde rural.

10 millions d'asséchés

La large bande côtière longeant la côte du Pacifique sur 1500 kilomètres est aujourd’hui considérée comme l’une des régions du monde les plus vulnérables aux changements climatiques. Dans ce couloir abritant quelque dix millions de personnes, la sécheresse crée partout en milieu urbain des pénuries d’eau, comme à San Salvador et à Tegucigalpa.

Ses répercussions sont les plus violentes en zones rurales, où la pauvreté est endémique, et les centaines de milliers de petits producteurs de maïs et de haricots qui l’habitent sont sans recours.

Corridor de la sécheresse
Chiquimula

Chiquimula
Guatemala

L'avenir n'est pas ici

La ville de 100 000 habitants est située à environ quatre heures de route de la capitale guatémaltèque, Cuidad Guatemala. Le taux de pauvreté y est de 71 %, selon l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture.

Chiquimula

Ici, l’agriculture de subsistance est la norme, mais la sécheresse qui perdure depuis au moins cinq ans entraîne l’insécurité alimentaire. Dans ces circonstances, l’avenir inquiète. Plusieurs habitants de la région tournent alors leur regard vers les États-Unis, mur ou pas.

À Olapa, minuscule village proche de Chiquimula, un champ de mais extrêmement pentu et pierreux. Doroteo Guzman, un ouvrier agricole y sème des graines de haricots entre les épis de mais qui sèchent sur pied depuis août.
Le plan d'un jardin communautaire mis en place avec l'aide de la FAO
Le plan d'un jardin communautaire mis en place avec l'aide de la FAO, l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture, dans la municipalité montagneuse de Camotan, proche de Chiquimula.
À Olopa, le CGIAR, un regroupement international de centres de recherche
          agricole, a mis en place un projet, rudimentaire mais efficace, de prévision météo ultralocal.
À Olopa, le CGIAR, un regroupement international de centres de recherche agricole, a mis en place un projet, rudimentaire mais efficace, de prévision météo ultralocal. Ici, Mirian Rosaoura Augustin, une représentante des femmes du village ouvre la boite qui contient le thermomètre.
Candelaria de la Frontera

Candelaria de la Frontera
Salvador

Le dollar de la dernière chance

La petite ville d’à peine plus de 20 000 habitants est située aux abords de la frontière guatémaltèque. Ici, il y a la pauvreté extrême, celle des agriculteurs qui peinent à faire pousser de quoi traverser la saison sèche.

Candelaria de la Frontera

Il y a aussi ceux qui vivent de remesas, soit l’argent envoyé au pays par des travailleurs exilés. Cette somme est souvent plus importante que ce que les travailleurs peuvent toucher en usine dans la région.

Au Salvador, on estime que l’envoi de fonds des pays étrangers s’élevait, par exemple, à 4,6 milliards de dollars en 2016, soit 17 % du PIB.

À côté de la mairie, des adolescents de Candelaria de la Frontera pratiquent le breakdance tandis que d'autres s'affrontent au basket. Ici, le rêve américain a encore de beaux jours devant lui.
Rubén Ernesto Ramos et Karen
Rubén Ernesto Ramos a passé 22 ans aux États-Unis, en Californie puis en Ohio. Il est rentré au printemps 2019, « por amor » et manifestement en moyens. Il a 42 ans, il voulait se marier. Il a trouvé Karen, 26 ans, sur Internet.
Teresa de Chacón, 88 ans, nourrit les volailles de la famille. Trois des fils de la famille Chacón travaillent en Virginie dans des restaurants. Les deux plus vieux, de 29 et 25 ans, y sont depuis des années. Le troisième, qui a 21 ans, vient de faire la traversée. La famille vit de remesas (l’argent renvoyés au pays par les travailleurs exilés) de 800 $US par mois. Dans la pyramide de la pauvreté, ils appartiennent à la caste supérieure...
San Salvador

San Salvador
Salvador

Le boomerang de la migration

La capitale du Salvador reçoit chaque jour les migrants déchus, renvoyés du Mexique ou des États-Unis, en bus ou en avion. À leur arrivée, les expulsés reçoivent un petit sac de plastique contenant des produits de base, puis on leur donne 3 $ s’ils restent dans la région de la capitale, ou 6 $ s’ils la quittent.

San Salvador

Malgré les moments horribles vécus en détention et la possibilité d’un nouvel échec, plusieurs d’entre eux n’ont qu’une idée en tête : amasser l’argent nécessaire pour payer un passeur et refaire le voyage vers les États-Unis.

Un taxi passe devant l'Eglise El Rosario dans le centre de San Salvador.
Un taxi passe devant l'Eglise El Rosario dans le centre de San Salvador.
Au Centro de Atencion Integral para Migrantes (CAIM) de San Salvador, on reçoit
          chaque jours plusieurs centaines de déportés, des États-Unis et du Mexique.
Au Centro de Atencion Integral para Migrantes (CAIM) de San Salvador, on reçoit chaque jours plusieurs centaines de déportés, des États-Unis et du Mexique. Une grande salle les attend, où on leur distribue nourriture et jus avant une série d'entrevues.
Henry Ariel Vasquez, 23 ans, au Centro de Atencion Integral para Migrantes de San
          Salvador.
Henry Ariel Vasquez, 23 ans, au Centro de Atencion Integral para Migrantes de San Salvador. Il a été intercepté à Oaxaca, dans le sud du Mexique. Laisse entendre les yeux baissés qu’il a subi des mauvais traitement en prison. Que s’il a voulu aller aux États- Unis, c’est pour cause de problèmes avec la « delincuencia », terme générique recouvrant les bandes armées qui vous enrôlent de gré ou de force.
Choluteca

Choluteca
Honduras

La loi du silence

La ville coloniale du sud du Honduras sert de transit entre le Salvador et le Nicaragua. Entre les montagnes et la mer, dans les villages du département de Choluteca, les paysans attendent l’aide qui ne vient jamais assez vite, ou assez tout court. Et quand elle arrive, elle vient souvent de l’étranger, les budgets nationaux étant insuffisants.

Choluteca

Pas évident non plus de manifester pour une approche vigoureuse en matière de lutte contre les changements climatiques : le Honduras est considéré comme l’un des pays les plus dangereux au monde pour les militants écologistes. Depuis 2016, 120 militants y auraient été tués.

Au loin, on aperçoit l'Océan Pacifique, et à gauche se dessine le Nicaragua.
En route pour la communauté reculée de Las Playeras, Honduras, à une heure de Choluteca. Au loin, on aperçoit l'Océan Pacifique, et à gauche se dessine le Nicaragua.
Du côté du village d’Orocuina, la terre pentue de Margarito Alvarez, 60 ans, qui s'acharne sur les mauvaises herbes qui envahissent son champ de mais et de sorgho. Maigre comme un clou, il a perdu la plus grande partie de sa première récolte à cause de la sécheresse. « La prochaine sera meilleure si Dieu le veut», dit-il tout simplement.
Visite du jardin communautaire de la communauté reculée de Las Playeras.
Visite du jardin communautaire de la communauté reculée de Las Playeras. Une pluie torrentielle nous y surprend et transforme le chemin escarpé et pierreux en rivière de boue. Une vingtaine d'hommes mettent l'épaule à la roue pour tirer d'affaire le pickup de l'ONG Amigos de la Tierra.
Pespire

Pespire
Honduras

Faire autrement

Dans cette petite communauté d’environ 90 familles, la sécheresse frappe fort et la résistance s’organise. Des propriétaires agricoles travaillent à diversifier les cultures de manière à ne pas épuiser le sol, freinent le recours aux insecticides, encouragent les familles à cultiver des jardins et mettent en place des systèmes d’irrigation.

Pespire

Et le temps presse d’apprendre à faire les choses autrement : selon le Programme alimentaire mondial, les pertes dues à la sécheresse s’élèvent en moyenne à 50 % des récoltes de maïs et de haricots dans la région du corridor de la sécheresse au Honduras.

Edas Mauricio Contreras Funes possède de nombreuses terres agricoles du village.
San Jorge, Honduras. Edas Mauricio Contreras Funes possède de nombreuses terres agricoles du village. C'est un soutien précieux aux projets d'agro-foresterie de l'ONG ADEPES. À l'ombre d'un arbre il énumère les bienfaits de la reforestation qui ont changé sa vision de l'exploitation agricole.
Le centre-ville de Pespire, dans le sud du Honduras, coeur du couloir de la sécheresse.
Le centre-ville de Pespire, dans le sud du Honduras, coeur du couloir de la sécheresse.
À San Jorge, Honduras, des membres du Grupo Impulsor, le comité d’initiative
          locale, redescendent des hautes terres agricoles vers le centre du village, une canne à
          sucre sur l'épaule.
À San Jorge, Honduras, des membres du Grupo Impulsor, le comité d’initiative locale, redescendent des hautes terres agricoles vers le centre du village, une canne à sucre sur l'épaule.
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