États-Écrits d’Amérique

L’attraction des corps contre tous

Les États-Unis par eux-mêmes. À l’approche du scrutin américain, le 8 novembre, Le Devoir vous propose de traverser l’Amérique, d’est en ouest, à la rencontre, chaque semaine, d’auteurs qui, par le roman, la nouvelle, l’essai ou la bande dessinée, dressent le portrait social, politique et économique de leur pays dans toute sa diversité. Pour accompagner cette série, Le Devoir sélectionnera chaque semaine le travail de photographes sur Instragram.

Sixième escale : vieillesse, solitude et conformisme dans le Colorado de Kent Haruf.

 

C’est une histoire toute simple, d’une douceur et d’une beauté remarquables, qui articule une terrible complexité : celle de se sortir des conformismes moraux, d’aller au-delà des impératifs sociaux, des normes et des préjugés dans une Amérique engoncée dans ses dogmes et ses orthodoxies.

Dans Nos âmes la nuit, le romancier Kent Haruf, auteur des Gents de Holt County (2006) et de Colorado Blues (2002), décédé en 2014 à l’âge de 71 ans, laisse dans cet ultime roman l’élégance de sa plume caresser le destin improbable d’Addie Moore, septuagénaire, veuve, et de Louis Waters, son voisin du même âge, également esseulé et isolé par la mort de sa femme. Ils habitent à « un pâté de maisons » l’un de l’autre, dans Cedar Street, dans le plus vieux quartier de la ville, Holt, ville imaginaire du Colorado que l’auteur revisite ici pour placer cette fois une vieille femme face à l’audace d’une aventure : un jour, Addie propose à Louis de venir passer ses nuits chez elle, dans son lit, pour ne plus être seule, sans arrière-pensée, sans malaise, uniquement pour laisser deux âmes, abandonnées sur le chemin de la vie à deux, renouer avec la chaleur d’une complicité, au contact nocturne l’une de l’autre.

Tout est en délicatesse dans ce récit de deux solitudes ordinaires, posé sur papier par Kent Haruf comme une dentelle sur la patine d’un meuble en bois. Les dialogues se fondent dans une narration dont la modestie des images et le calme du verbe dévoilent une pureté conséquente, en symbiose avec celle dont cherchent à s’approcher les deux voisins dans leur rapport à l’autre. Pour leur survie. Et contre tous.

L’attraction des corps est totalement platonique. Au contact des résistances, des frictions extérieures, dans l’entourage des deux veufs entrés en résistance face à leur isolement, elle va aussi faire apparaître une critique subtile, nourrie avec sensibilité, de tous ces cadres sociaux dont la rigidité assure la cohésion d’une communauté, mais peut devenir fatale aux destins sortant malgré eux des balises habituelles.

C’est le poids de la morale comme arme de destruction émotive, comme carburant d’une normalisation nuisible à la nature humaine que dépeint ici Kent Haruf, avec cette poésie, cette précision, cette justesse qui laissent une fois de plus les mots, ses mots, entretenir l’idée d’une insoumission à l’égard de ce genre de contradictions.

« Non, il ne s’agit pas de sexe. Ce n’est pas comme ça que je vois la chose. Je crois que j’ai perdu tout élan sexuel il y a longtemps. Je parle de passer le cap des nuits. Et d’être allongés au chaud sous les draps, de manière complice. D’être allongés sous les draps ensemble et que vous restiez la nuit. Le pire, ce sont les nuits. Vous ne trouvez pas? »
Extraits de Nos âmes la nuit

Nos âmes la nuit
Kent Haruf, traduit de l’anglais par Anouk Neuhoff
Robert Laffont
Paris
2016, 180 pages


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