SUR LA ROUTE 389

L'oeil du Québec

Sur la Basse-Côte-Nord, on peut rejoindre Blanc-Sablon en faisant un énorme arc de cercle par le Nord québécois et le Labrador terre-neuvien. Le Devoir a fait le long périple et bouclé la boucle de Baie-Comeau à Baie-Comeau, une distance de près de 3000 km, d’abord par la route, puis en bateau sur le golfe du Saint-Laurent. Compte rendu d’un voyage insolite et fascinant dans l’immensité sauvage. Troisième article de huit.

- Par Monique Durand -

« C’est dur, la vie dans l’bois, Madame ! » Petit matin presque irréel de douceur. Pas une seule mouche noire encore, en cette mi-juin. Que les bruits d’une aube d’or, le chant des oiseaux du Nord, bécassines, chevaliers, huards, outardes, et le remuement des casseroles du petit-déjeuner de mon voisin Léandre, grand pêcheur devant l’Éternel, qui habite le petit chalet au toit de toile à côté du mien et trépigne de bonheur. Nous sommes à la station-laboratoire Uapishka, au pied des monts Groulx, une trentaine de sommets de plus de 1000 mètres, toujours coiffés d’une touche de neige. D’où le mot innu uapishka, « mont blanc ».

Située au kilomètre 336 de la route 389 qui va de Baie-Comeau à Fermont, cette station s’est donné des missions diverses, été comme hiver : recherche scientifique, hébergement de pêcheurs, de chasseurs et de vacanciers, aventure thérapeutique. Aventure thérapeutique ? « Nous accueillons des groupes de jeunes en difficulté d’un peu partout », explique Frédéric Fournier, qui dirige la station. « Nous partons avec eux pendant un mois en canot, une extraordinaire expérience humaine qui souvent les transforme. Ils se rendent compte qu’il y a autre chose que la dope dans la vie. »

Léandre, pêcheur dans « l'oeil » depuis plus de 40 ans

Léandre et ses deux compagnons affûtent leur attirail de pêche dans l’odeur du café matinal. Il flotte dans l’air une sorte d’allégresse. La nature a ce don-là : vous mettre dans un état d’exultation, il n’y a pas d’autres mots. Tout à l’heure, ils partiront pêcher dans l’œil. Oui, l’œil du Québec. Il y a 214 millions d’années est tombée en face d’ici une météorite qui, en dix secondes, a creusé un cratère de 10 kilomètres de profondeur et de 30 kilomètres de circonférence, faisant surgir en son milieu ce qui est aujourd’hui l’immense île René-Levasseur. Après la construction du barrage de Manic 5, le cratère géant ceinturant l’île a pris 30 ans pour se remplir d’eau. C’est le réservoir Manicouagan qui, sur une carte, a la forme d’un vaste œil dont l’iris serait l’île René-Levasseur.

Des cratères comme ceux-là, il y en a peu dans le monde, objets de fascination des chercheurs de tous poils. Une vingtaine de jeunes géologues de plusieurs universités québécoises sont arrivés à la station Uapishka il y a quelques jours. Ils y passeront trois mois à ausculter la pierre météoritique et à éprouver dans le réel leur expertise théorique. Hier, ils ont fait leur première sortie « sur le terrain », partis à la barre du jour, heureux comme des p’tits fous de quitter leurs laboratoires d’hiver pour un laboratoire d’été à nul autre pareil, au milieu des renards et des perdrix. L’un des cuisiniers de la station, Fred McKenzie, un Innu d’Uashat, près de Sept-Îles, leur avait préparé une outarde et une énorme tourtière pour célébrer leur retour après une première journée d’exploration.

Lieu reconnu

La zone où est sise la station-laboratoire Uapishka a été officiellement désignée, en 2007, réserve mondiale de la biosphère par l’UNESCO, comme 120 autres sites dans le monde et trois au Québec : le mont Saint-Hilaire, Charlevoix et le lac Saint-Pierre. Ce statut a été créé pour encourager le développement régional et le tourisme durable, notamment.

La station Uapishka, située en plein cœur du territoire désigné par l’UNESCO, mais aussi du Nitassinan, le territoire ancestral traditionnel des Innus, vise d’abord à favoriser l’occupation dynamique d’une contrée nordique presque méconnue et plutôt difficile d’accès. Elle est le fruit d’une cogestion menée par la réserve mondiale et le Conseil des Innus de Pessamit. « La moitié de nos employés sont des autochtones », dit Frédéric Fournier.

À gauche, un petit chalet au toit de toile à la station-laboratoire Uapishka. À droite, Fred McKenzie, cuisinier à la station.

Fred, maître des fourneaux à Uapishka, est l’un d’eux. Il a quitté sa communauté d’Uashat pour tout l’été. Il avait besoin d’un grand bol d’air, en avait assez de la vie dans la réserve, enfermé dans le bocal avec les siens. À bientôt 60 ans, il a lutté toute sa vie pour ménager un avenir plus radieux à son peuple et l’inciter à parler la langue innue et à renouer avec sa culture. « J’ai lâché prise », confie-t-il. Son constat n’est pas rose. « On est des assistés, on n’en sort pas. L’assistanat, c’est tout ce que nos jeunes ont connu. Comment voulez-vous qu’ils espèrent autre chose ? »

Il se sent bien ici, à la station, parce qu’il est loin. Il est venu se consoler là où la météorite est tombée en soulevant le magma de la terre. Lui aurait voulu soulever le magma de l’âme innue.

Déjà, le soir descend, de miel, comme le matin qui s’était levé. Autour d’un feu de camp, les géologues sortent leurs guitares, tandis que mes voisins pêcheurs dorment à poings fermés, avec des ouananiches géantes dans l’épuisette de leurs songes. Fred contemple l’œil du Québec qui flamboie dans le crépuscule. Les grenouilles ont entonné leurs chants de nuit. Vive la 389 parce qu’elle nous mène ici !

Demain, je reprendrai ma route. Direction : l’ancienne ville minière de Gagnon, au kilomètre 381, une heure plus au nord. Je quitterai Uapishka à regret, emportant avec moi un sandwich au caribou, cadeau d’au revoir de Fred.

Gagnon, ville fantôme

Incroyable sensation que celle d’arriver dans une ville vidée de sa substance, mais où restent des repères crève-cœur. Comme ce boulevard à quatre voies, avec terre-plein au milieu, où poussent aujourd’hui les ronces et le chiendent. C’était la principale artère de l’ancienne ville de Gagnon, où vivaient plus de 3000 personnes. Des enfants y ont vu le jour qui, aujourd’hui, au bureau des passeports, déclarent être nés dans une ville qui a cessé d’exister en 1985.

Jacques Vignola, ancien résidant de la ville disparue de Gagnon

Autre trace du passé : un trottoir en ciment qui longe le boulevard. « Les Gagnonais s’étaient battus pour l’obtenir, en remplacement du vieux trottoir de bois », raconte Jacques Vignola, qui a vécu quelques années à Gagnon. Trois décennies ont passé, mais l’homme réprime encore des sanglots lorsqu’il en parle. « Je passe ici de temps à autre, parce que j’ai une fille qui vit à Fermont. Quand je franchis le boulevard à quatre voies, je revois tout : l’église, l’école, l’hôtel de ville, tout. »

Autre témoin d’un temps révolu : un vieux quai de bois où les travailleurs de la mine venaient pêcher après le boulot. Et d’où leurs enfants s’élançaient pour nager dans l’eau pure et vivifiante du lac Barbel.

Certains de ces enfants, aujourd’hui grands, viennent passer leurs vacances en roulotte au bord de ce lac, pour renouer avec leurs origines. J’ai bien vu des roulottes, m’en suis approchée, mais n’ai pas trouvé âme qui vive. « Est-ce qu’il y a quelqu’un ? » Pour toute réponse, un silence de mort. Littéralement. Car, quand la ville a fermé, les familles ont emporté leurs morts au Sud. Mais pas tous. Certains dorment encore sous la terre de l’ancienne cité minière. Ces morts-là sont restés au Nord, probablement contents d’y être encore.

L’Association touristique de la Côte-Nord préconise la création d’un site relatant l’histoire de Gagnon, qui offrirait aussi des services — toilettes, eau potable, poubelles — aux pèlerins de la 389.

Moi, je n’ai qu’une envie : quitter ces lieux où marchent des fantômes. Pas question de manger le sandwich au caribou de Fred ici. J’attendrai que revienne la vie. Sur la route.

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- 4e épisode - Passer du Québec à Terre-Neuve-et-Labrador
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