Le Devoir

Des préjugés au bout de la route

Des préjugés au bout de la route

12 mai 2021

Ils ne se connaissent pas pour la plupart, vivent à des centaines de kilomètres les uns des autres. Et pourtant. Les récits qu’ils racontent se ressemblent et s’entrecoupent. Ils ont parcouru de longues distances pour se faire soigner, mais disent avoir été reçus avec des préjugés, privés de soins ou insultés. Entre eux et le système de santé, une distance encore plus grande s’est installée, creusée par la méfiance.

Au cours des derniers mois, plus de 20 Autochtones répartis dans la quasi-totalité des nations du Québec — et dans une douzaine de communautés situées à des centaines de kilomètres de distance — ont confié au Devoir les mauvaises expériences qu’ils ont vécues quand ils sont allés chercher des soins de santé. Voici trois de leurs histoires.

Gabrielle Vachon-Laurent, une jeune Innue de Pessamit, vit à Trois-Rivières.

En 2017, accablée par des douleurs au ventre, elle est allée passer une série de tests à Montréal.

Après ses rendez-vous, elle est retournée à Trois-Rivières sans avoir eu d’explications sur ses douleurs.

Mal en point, elle a pris le chemin de sa communauté nord-côtière (Pessamit) pour recevoir du soutien de sa famille.

Elle a finalement séjourné près de trois mois à l’hôpital de Baie-Comeau, où on lui a diagnostiqué une perforation de l’intestin.

Chaque matin, sur prescription médicale, elle devait recevoir une dose de morphine par intraveineuse pour la soulager de sa douleur. Or, une infirmière aurait décidé que ce médicament n’était pas bon pour elle.

Elle me disait: “Non, prends ceci à la place, parce que les Autochtones ont tendance à devenir accros.” J’étais offusquée et j’avais peur. Quand je savais que c’était elle qui s’en venait le matin, je me préparais mentalement à souffrir pendant quelques heures.

Gabrielle Vachon Laurent

Était-ce du racisme? La jeune Innue hésite: «Je n’aime pas dire ce mot-là, mais je voyais qu’il y avait quelque chose.» Un «quelque chose» qu’elle ressent souvent à Trois-Rivières: au téléphone, quand on lui fait des remarques sur son accent, ou dans les magasins, quand les agents de sécurité la suivent de près.

Comme la majorité des Autochtones à qui Le Devoir a parlé, Gabrielle Vachon-Laurent a choisi de ne pas porter plainte contre l’infirmière qui lui a fourni des soins. «Si je dois revenir à l’hôpital ou si mon fils tombe malade, j’ai peur des représailles.»

En 2017, Allan Flamand a été transporté en ambulance, de Manawan vers l’hôpital de Joliette, pour un mal de dos qui l’empêchait de bouger.

Il est ensuite retourné à l’hôpital quatre fois. En tout, c’est donc à cinq reprises que le personnel l’a renvoyé à la maison, à plus de deux heures de voiture sur une route cahoteuse, avec des antidouleurs.

Ils disaient que ça ne se pouvait pas que j’aie mal comme ça. Il y en a même un qui a dit que je venais juste chercher du Dilaudid [un dérivé de morphine utilisé contre la douleur], comme si j’étais accro. […] Je me suis senti à part. Surtout que ce que je voulais, c’est qu’ils me guérissent!

Allan Flamand

L’impression de vivre du racisme qu’avait M. Flamand s’est cimentée lorsqu’il a vu un homme allochtone hospitalisé avec les mêmes douleurs que lui. «Lui, ils l’ont amené directement pour faire des examens approfondis. Mais moi, ils ne m’ont jamais fait ces tests-là», dit-il.

Son frère Brad a décidé de l’amener à l’hôpital de Trois-Rivières, où Allan Flamand a été opéré d’urgence. «J’avais une hernie discale, une entorse lombaire et le nerf sciatique coincé, tout ça ensemble», énumère-t-il. La médecin qui l’a soigné lui aurait suggéré de faire une plainte, mais M. Flamand soutient qu’il ne savait pas comment procéder, qu’il fallait «des preuves» et qu’il était «découragé». Il a tout de même raconté son expérience, sous serment, à la Commission d’enquête sur les relations entre les Autochtones et certains services publics au Québec (commission Viens).

En entrevue au Devoir, au mois d’avril, il confie qu’il a recommencé à avoir des douleurs récemment. Mais il hésite avant de retourner à l’hôpital, car il ne fait plus confiance au système. «Je ne me presse pas, avec l’expérience que j’ai vécue», laisse-t-il tomber.

Kelly Weizineau habite à Oujé-Bougoumou, une communauté crie située près de Chibougamau.

En juin 2015, son fils a dû subir une opération aux oreilles. Comme ce service n’est pas offert dans sa région, la famille a dû se rendre à l’hôpital Sainte-Justine, à Montréal. Ils ont donc pris l’avion de Chibougamau à Montréal. Il s’agit d’un service payé par le gouvernement.

Lorsqu’elle s’est présentée pour l’opération de son fils le lendemain matin, elle raconte avoir dit au personnel qu’elle avait donné un biberon de lait à l’enfant le matin même, et ce, même s’il était censé être à jeun. «C’est dur de voir un bébé qui a faim», explique Mme Weizineau en entrevue au Devoir.

«Ils étaient fâchés après moi», se rappelle la maman de cinq enfants. Le personnel lui aurait alors proposé de les retourner à la maison, mais la médecin s’y serait opposée, arguant que ça coûtait cher de les faire venir à Montréal. Elle leur aurait alors suggéré de remettre le bébé à jeun et de revenir en fin de journée.

Après l’opération, la médecin aurait invectivé la mère dans son bureau, alléguant qu’elle vivait aux crochets de l’État. «Elle était là à parler de taxes, à dire que c’est eux autres qui nous font vivre», raconte Mme Weizineau.

Mme Weizineau a déposé une plainte formelle. L’hôpital l’aurait informée par la suite que des actions avaient été prises contre la médecin en question. Elle avait compris que celle-ci avait été congédiée. Mais lorsqu’elle y est retournée, deux ans plus tard, elle a constaté que la médecin y travaillait toujours.

Interpellé par Le Devoir, l’hôpital Sainte-Justine a refusé de commenter le cas de Mme Weizineau pour des raisons de confidentialité. La porte-parole Florence Meney a assuré que l’établissement a une «politique de tolérance zéro face à la discrimination» et ajouté qu’un programme de formation «destiné aux cliniques qui accueillent plus régulièrement les patients en provenance des Premières Nations» est actuellement en élaboration.

Gabrielle Vachon-Laurent

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