Le Devoir

Un boom immobilier généralisé

Un boom immobilier généralisé

20 avril 2021

La fièvre immobilière se répand, telle une traînée de poudre, à l’ensemble du Québec. La surenchère explose. Les acheteurs s’arrachent les propriétés, déposant des offres supérieures aux prix demandés et abandonnant même parfois l’inspection. Le Devoir vous présente le phénomène en chiffres. Nous sommes aussi allés à la rencontre d’experts et de témoins qui vivent les conséquences de ce boom immobilier généralisé.

L’explosion des prix

Depuis des mois, les taux hypothécaires historiquement bas, conjugués à une demande accrue et à une offre insuffisante, ont fait grimper les prix de l’immobilier.

«On est retournés à une fièvre immobilière plus intense qu’avant la pandémie, constate Joanie Fontaine, économiste principale à JLR Solutions foncières. Avant, le phénomène de surenchère était quand même concentré dans la région de Montréal, mais là, on le voit un peu partout au Québec.»

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Prix médian

Source : Données de JLR

C’est dans la métropole que le prix des maisons demeure le plus élevé. À Montréal, entre mars 2020 et février 2021, le prix médian pour une propriété unifamiliale s’est établi à 577 000 $. Il était à 382 000 $ pour une copropriété, selon les données de JLR. Les prix médians pour ces mêmes types d’habitations atteignaient respectivement 405 000 $ et 287 500 $ à Laval, alors qu’ils étaient de 269 000 $ et de 215 000 $ dans la région de la Capitale-Nationale.

Les banlieues et les régions situées près des grandes villes sont particulièrement touchées par le boom immobilier. Avec la pandémie et le télétravail, nombreux sont ceux qui rêvent à de plus grands espaces.

Dans le secteur de Laval, le prix des propriétés unifamiliales a bondi de 15 % entre mars 2020 et février 2021. Dans Lanaudière, la hausse s’élevait à 14 % ; dans les Laurentides et en Montérégie, à 13 % ; tandis qu’elle était de 9 % en Estrie pour la même période.

«Tout ce qui est à environ une heure de Montréal, un petit peu à l’extérieur de la banlieue, est particulièrement populaire, parce que les gens se disent que les propriétés sont moins chères là-bas et que cela laisse la possibilité d’aller en ville une ou deux fois par semaine pour le travail. Les secteurs où il y a des chalets sont aussi très populaires», fait remarquer Mme Fontaine.

Si certains ont profité de la pandémie pour fuir Montréal et s’établir en région, la métropole demeure toujours aussi prisée par les acheteurs.

C’est dans le quartier huppé de Westmount que le prix médian d’un condo reste le plus élevé à Montréal, à environ 835 000 $, selon les évaluations de JLR. Pour un condo sur le Plateau Mont-Royal, il faut prévoir de débourser 465 000 $. Dans l’arrondissement de Villeray–Saint-Michel–Parc-Extension, le prix médian atteint 365 000 $, alors qu’il est de 330 000 $ dans l’arrondissement de Mercier–Hochelaga-Maisonneuve.

«Il n’y a pas de doute. On est dans un marché de vendeurs et on va continuer à l’être pour quelques mois encore, parce qu’il y a tellement peu d’offres, que ça va prendre beaucoup de temps avant d’avoir un marché équilibré», estime l’économiste Joanie Fontaine.

Prix médian des condos à Montréal

Source : Données de JLR

Robert Hogue, économiste à la Banque Royale du Canada, remarque aussi qu’il y a « une surchauffe ».

Depuis 2000, les prix réels de l’immobilier au Canada ont grimpé de près de 160 % selon des données de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE). C’est bien plus que l’évolution observée aux États-Unis (+46,3 %) ou dans l’ensemble des pays de l’OCDE (+45,4 %).

Contrairement aux États-Unis, le Canada n’a pas connu de grand krach immobilier en 2008, souligne M. Hogue.

L’économiste rappelle aussi que « la croissance démographique a été très forte au Canada, notamment grâce à l’immigration, et cela met beaucoup de pression sur le parc immobilier ». Peu importe si ces personnes deviennent des locataires ou des propriétaires, au bout du compte, cela signifie plus de personnes à loger. « Or, le problème, c’est qu’on a pris du retard au chapitre de la construction », ajoute-t-il. L’offre n’a pas suivi la demande et cela a contribué à faire grimper les prix.

Scruter le Québec à la recherche d’une petite maison

C’est depuis son 7 1/2 du quartier Tétreaultville, dans l’est de Montréal, que Chantal Rondeau se cherche une petite maison en région depuis trois mois. «J’ai besoin du grand air. Je ne veux plus rien savoir de la pollution de Montréal», dit celle qui habite Montréal depuis 11 ans.

Sa maison de rêve compterait au moins trois chambres, pour pouvoir aménager une garderie en milieu familial. Elle se situerait à moins de deux heures de Montréal et coûterait au maximum 135 000 $. «J’ai cherché beaucoup en Mauricie, dans le coin de Shawinigan. J’ai regardé aussi dans Chaudière-Appalaches, jusqu’à Thetford Mines», raconte celle qui croit pouvoir trouver une clientèle pour sa garderie à peu près n’importe où.

Des résidences qui correspondent à ses critères, l’éducatrice en voit passer une ou deux par semaine. Mais elles partent comme des petits pains chauds. «J’ai pourtant une alerte qui m’informe de toutes les nouvelles inscriptions. C’est complètement fou. Je n’ai même pas le temps de me rendre sur place pour visiter qu’il y a déjà, en moins de 24 heures, une offre d’achat acceptée.»

Photo : Jacques Nadeau Le Devoir Chantal Rondeau

«Parfois, ça fait seulement une ou deux heures que l’annonce a été publiée et, quand j’appelle, ils ont déjà 10 visites qui sont prévues et ils n’en planifient plus», ajoute-t-elle.

En effet, selon les données de JLR, il n’y a qu’en Gaspésie et dans le Nord-du-Québec que le prix médian des propriétés unifamiliales est inférieur au budget de Mme Rondeau. Elle a parfois envie de tout laisser tomber, mais son espoir est plus fort que son découragement.

Une affaire de surenchère

La surenchère frappe partout. Dans des villes comme Montréal, Québec et Gatineau, le phénomène a gagné en expansion — avec la proportion de propriétés vendues au-dessus du prix demandé qui augmente, voire explose selon les secteurs.

En 2019, dans la région de Gatineau, la part des propriétés unifamiliales vendues au-dessus du prix demandé tournait autour de 14 %. En 2020, ce taux s’élevait à 41 %. Même constat du côté des copropriétés. Le taux de ce type d’habitations touché par la surenchère à Gatineau ne dépassait pas 8 % en 2019, alors qu’il explosait à 45 % en 2020.

Emmanuelle Beaudet est courtière immobilière dans le sud-ouest de Montréal depuis 19 ans, assez longtemps pour avoir vu « le marché immobilier sous toutes ses coutures » et pour avoir constaté l’évolution spectaculaire de la surenchère.

Déjà, en 2019, le marché battait des records — tant en ce qui concerne la vitesse à vendre qu’en ce qui concerne le peu d’offres et les surenchères très importantes, raconte la courtière. «Lorsque la pandémie est arrivée, on croyait que ça se calmerait. Mais il y a eu l’effet inverse : après une brève pause, on a rouvert les portes de l’écurie et c’est reparti de plus belle.»

La surenchère a repris, avec des ventes dépassant de 10 à 15 % le prix demandé, et parfois plus, dit-elle. «Les gens paient de très gros montants et acceptent des conditions très difficiles, plutôt que de remettre leur projet à un peu plus tard. Ce sont des conditions complètement folles, surtout pour nos nouveaux acheteurs», indique Mme Beaudet.

Et les propriétés partent très vite, au point où la courtière a dû se résoudre à «fixer de nouvelles règles du jeu» en établissant des plages horaires pour les visites et des dates de tombée pour les offres.

«C’est un couteau à double tranchant», reconnaît-elle, car cela génère de l’engouement et une certaine surenchère.

Photo : Jacques Nadeau Le Devoir Emmanuelle Beaudet, courtière immobilière

Avant la pandémie, la courtière préférait ne pas recourir à ce procédé, mais cela est devenu nécessaire, car les ventes sont trop rapides, selon elle. En temps normal, son inventaire tournait autour de 30 à 40 propriétés simultanément. Actuellement, elle a de la difficulté à en avoir 10.

«C’est comme si, dans une boutique, je mettais un produit sur les tablettes et qu’il y avait tout de suite quelqu’un qui l’achète. Ça fait en sorte que la boutique est toujours vide», explique Mme Beaudet.

Citation Chaque fois, c’est un apprentissage, une déception, un deuil. Et chaque fois, l’acheteur devient plus motivé, mieux préparé pour la prochaine occasion, et c’est là que les surenchères deviennent un peu folles – parce que c’est l’émotionnel qui prend le dessus sur le rationnel.

— Emmanuelle Beaudet

Avec cette méthode, les acheteurs ont l’occasion de visiter les propriétés et de déposer une offre d’achat… qui risque fort probablement de se retrouver au milieu de beaucoup d’autres. «Il y a parfois 30 ou 40 offres déposées simultanément. Le vendeur a le privilège de pouvoir se montrer très gourmand», note la courtière.

Certains de ses clients ont dû faire six, sept, huit offres d’achat, parfois, avant de décrocher leur propriété. «Chaque fois, c’est un apprentissage, une déception, un deuil. Et chaque fois, l’acheteur devient plus motivé, mieux préparé pour la prochaine occasion, et c’est là que les surenchères deviennent un peu folles – parce que c’est l’émotionnel qui prend le dessus sur le rationnel.»

Des projets de vie à réaliser

Nancy Latulipe est l’une de ces personnes qui ont dû faire une surenchère, après avoir pendant près d’un an et demi cherché un condo à Montréal, visité une trentaine de propriétés et fait cinq offres d’achat.

Pour cette chargée de cours à l’Université du Québec à Montréal, devenir propriétaire était nécessaire à la réalisation d’un projet de vie, celui d’adopter un enfant. «Quand viendra mon tour, je ne veux pas risquer une rénoviction, je veux offrir de la stabilité à mon enfant», dit-elle.

Photo : Jacques Nadeau Le Devoir Nancy Latulipe

Il y a un mois, elle a eu l’impression qu’elle ne trouverait jamais chaussure à son pied. «Pour un condo indivise sur lequel j’avais fait une offre l’an dernier, l’offre acceptée a été de 40 000 $ au-dessus du prix demandé, sans inspection. Je n’avais aucune chance, avec mon petit 20 000 $ de plus», raconte-t-elle.

C’est pourtant sa surenchère de 20 000 $ qui lui a permis de remporter la mise, il y a quelques semaines, pour un logement de quatre pièces et demie dans La Petite-Patrie. «Une autre personne avait fait une offre similaire, mais la lettre que j’ai écrite pour présenter mon projet de vie semble avoir fait pencher la balance en ma faveur.»

«Je suis tellement soulagée d’avoir vu que c’était possible, même dans ce marché de fous», ajoute-t-elle.

Pour Samuel Dion, le boom immobilier a eu ses avantages et ses inconvénients. D’une part, cela lui a permis de vendre sa maison dans le Vieux-Longueuil, après deux ans de démarches judiciaires à la suite de la découverte d’importants vices cachés à la structure du bâtiment.

«En 2019, on avait pensé à vendre notre terrain, faute de pouvoir vendre la maison, mais ça ne nous permettait pas de récupérer l’argent qu’on avait mis au départ», raconte le père de famille. Puis le marché a explosé et un entrepreneur lui a offert cette année d’acquérir sa propriété au même prix qu’il l’avait achetée en 2015 dans l’optique de la démolir pour construire un immeuble à plusieurs logements.

«C’est une belle conclusion, mais en même temps, on arrive dans le marché actuel», dit celui qui habite chez ses beaux-parents, avec sa femme et son enfant, en attendant de déménager le nouveau cocon familial.

Photo : Jacques Nadeau Le Devoir Samuel Dion et sa conjointe, Stéphanie

La recherche d’une nouvelle maison a été ponctuée d’expériences désagréables. «À Longueuil, il y avait une maison où les visites étaient prévues toutes les 15 minutes. On avait de la pression pour faire le tour rapidement. Ça ne permet pas de voir tous les détails, d’avoir des réponses à nos questions. On n’était pas à l’aise de faire une offre», raconte-t-il. Surtout qu’après l’expérience de leur première maison, ils ont redoublé de prudence.

C’est finalement une surenchère de 75 000 $ qui a permis à M. Dion et à sa conjointe, Stéphanie, d’acquérir une maison à Anjou. La transaction n’est pas conclue, mais l’inspection n’a pas permis de déceler de problèmes importants, à leur plus grand bonheur. «On se sent quand même sous pression à toutes les étapes pour conclure le tout le plus rapidement possible. On sent qu’on n’a pas de marge de manœuvre pour négocier quoi que ce soit, parce qu’ils peuvent se tourner vers un autre acheteur», déplore-t-il.

Le déménagement doit se faire dans sept mois. Le couple a hâte de retrouver une vie normale et de remettre sur les rails le projet d’élever un deuxième enfant.

Bonnes affaires et malaise pour les vendeurs

«J’ai été surpris du prix de vente», admet François Bisson, qui vient de vendre pour 342 000 $ son condo d’un peu plus de 500 pieds carrés dans Saint-Henri. C’est 45 % de plus que ce qu’il avait payé il y a trois ans et 9 % de plus que le prix qu’il avait demandé, dit-il.

«Je me sentais mal que ça ait monté autant», lance l’ingénieur en aérospatiale.

Ce dernier a décidé de déménager dans les Laurentides, plus près de son travail à Mirabel. Le gain qu’il a fait pourra un jour lui servir de mise de fonds pour l’achat de sa deuxième propriété. Mais pour l’instant, la folie du marché immobilier lui fait peur. «J’étais prêt à faire une offre sur une maison, mais il y avait déjà huit offres», raconte-t-il. Sa copine et lui se sont donc tournés vers la location pour l’instant.

Photo : Jacques Nadeau Le Devoir François Bisson

Étienne Constantineau, pour sa part, a vu les deux côtés de la médaille. Il vient d’acheter une maison à Mont-Laurier, dans les Laurentides. Pour celui qui travaillait en hôtellerie à Montréal, la pandémie a précipité le retour dans sa ville d’origine, où il a trouvé un emploi dans un centre de location de véhicules récréatifs.

«La frénésie immobilière s’est rendue jusque-là. On voyait que ça se vendait dans la semaine. Donc, quand une maison nous plaisait, on prenait congé et on faisait rapidement trois heures de route pour aller la visiter, parce qu’on savait qu’on ne pouvait pas attendre la fin de semaine», raconte-t-il.

Il a aussi vendu son condo de deux chambres dans Hochelaga-Maisonneuve, où il habite avec son conjoint, Danny Lebire, et leur petite fille, environ 10 % au-dessus du prix demandé. «Il a pris 50 % de valeur en cinq ans», note M. Constantineau.

«Sur six offres, trois étaient conditionnelles à une inspection et trois ne l’étaient pas. Comme on voulait être certains que ça ne tombe pas à l’eau, on a choisi une offre sans conditions», admet-il. Cette situation l’a toutefois mis mal à l’aise.

Photo : Jacques Nadeau Le Devoir Danny Lebire et Étienne Constantineau

«Les règles doivent être revues. Pour que ce soit plus équitable, l’inspection devrait être obligatoire», estime-t-il.

Le retrait des conditions d’inspection, une tendance à la hausse

Les acheteurs sont nombreux à abandonner les conditions d’inspection pour que leur offre soit la plus alléchante possible. C’est le cas même en Estrie, qui était autrefois plus ou moins épargnée par la fièvre immobilière, note Danielle St-Vincent, courtière immobilière dans la région.

«Je le vois de plus en plus souvent. Les acheteurs délaissent les conditions importantes, telles que les vérifications en ce qui concerne les normes ou les zonages auprès des municipalités. C’est fou», dit-elle.

Les premiers acheteurs veulent profiter des taux d’intérêt très bas, le plus vite possible, quitte à se mettre à risque, explique Mme St-Vincent. «Certains achètent une première maison plus vite qu’une paire de souliers !»

Pour les courtiers, la situation est difficile à gérer, estime la courtière Emmanuelle Beaudet, parce qu’ils ont l’obligation de conseiller aux acheteurs de se protéger — notamment avec une inspection du bâtiment en bonne et due forme. «Mais honnêtement, même si on leur propose ça, les acheteurs ont parfois déjà été en situation d’offres multiples plusieurs fois et ils sont très conscients que, s’ils mettent des conditions pour se protéger, ils se tirent une balle dans le pied. Leur offre ne sera peut-être même pas regardée», explique Mme Beaudet, qui avoue que cela crée «un certain malaise professionnel».

Citation Les acheteurs ont parfois déjà été en situation d’offres multiples plusieurs fois et ils sont très conscients que, s’ils mettent des conditions pour se protéger, ils se tirent une balle dans le pied. Leur offre ne sera peut-être même pas regardée.

— Emmanuelle Beaudet

Et les risques sont nombreux. «Les gens achètent les yeux fermés, raconte Mylène Laurendeau, inspectrice en bâtiment agréée œuvrant à Montréal et en Montérégie. Ils constatent des infiltrations d’eau, par exemple, alors qu’on aurait pu déterminer le problème en inspectant la fondation et les combles.»

«J’ai vu une cliente acheter une partie privative dans un immeuble transformé en plusieurs condos. Le syndicat de copropriété n’était même pas encore créé. Une ou deux journées plus tard, la toiture coulait», raconte aussi Pascal Parent, président de l’Association des inspecteurs en bâtiment du Québec.

Selon Mme Laurendeau, une toute nouvelle demande est en train de se créer, celle de l’inspection post-achat. Les acheteurs omettent l’inspection pré-achat pour augmenter leurs chances de remporter la mise, mais veulent quand même évaluer l’état de leur bâtiment… A posteriori. «On se croise alors les doigts pour ne rien découvrir, rapporte Mme Laurendeau. J’ai déjà effectué une telle inspection et il y avait des travaux urgents de milliers de dollars à faire, avec des fourmis charpentières.»

Par ailleurs, il y aurait déjà une augmentation du nombre de demandes d’expertise pour des vices cachés, indique M. Parent. Il s’attend à ce que le nombre de poursuites d’acheteurs contre des vendeurs continue de se multiplier, avec tous les frais que cela comporte pour les deux parties, à mesure que les nouveaux propriétaires constatent les problèmes.

Une autre tendance observée est l’abandon de la caution judiciaire, aussi appelée garantie de qualité. «Ce n’est pas une bonne nouvelle», déplore Claude Coursol, avocat spécialisé en droit de l’immobilier, qui croit que les acheteurs comprennent plus ou moins la portée de la renonciation à cette garantie. «Plus une propriété est vieille, plus il y a de gros risques en abandonnant cette garantie», explique-t-il.

En temps normal, la garantie permet à l’acheteur de se retourner contre le vendeur si celui-ci omet — en connaissance de cause ou non — de dévoiler un vice au moment de la vente, explique l’avocat. Sans garantie de qualité, le seul recours possible est si le vendeur a volontairement caché un problème et que l’acheteur est capable de le démontrer. «Or, ce n’est pas du tout une chose facile à prouver», souligne M. Coursol.

Photo : iStock

Comment préserver l’accès à la propriété ?

Des voix s’élèvent pour réclamer une intervention d’urgence des gouvernements afin de calmer le marché immobilier qui s’emballe.

Dans un rapport publié en mars, les économistes Robert Kavcic et Benjamin Reitzes, de la Banque de Montréal (BMO), proposaient plusieurs mesures pour répondre à «l’embrasement» de l’immobilier — notamment de hausser les taux d’intérêt. Actuellement très bas, ces taux incitent les ménages à se précipiter pour acheter une propriété.

Toutefois, le gouverneur de la Banque du Canada, Tiff Macklem, affirmait, lors d’une conférence de presse fin février, que l’heure n’était pas à resserrer les règles, malgré les signes avant-coureurs d’une «exubérance excessive» dans le marché de l’habitation.

Quelles sont alors les autres pistes de solutions pour calmer le marché et préserver l’accès à la propriété, tout en protégeant le public de l’endettement ?

Ajuster les règles fiscales

Une idée que Robert Kavcic et Benjamin Reitzes proposent est l’instauration d’une «taxe sur la spéculation» qui ciblerait le gain en capital lors de la vente d’une propriété. Une telle taxe pourrait s’appliquer sur une propriété principale ou secondaire si celle-ci est vendue dans les cinq premières années suivant son achat. Cela viendrait, par exemple, freiner le phénomène du «flipping», ce procédé par lequel des investisseurs achètent une propriété pour un prix plus ou moins modique, la rénovent et la revendent plus cher par la suite.

Photo : iStock

Pour aller encore plus loin, ils suggèrent de largement augmenter la part du gain en capital soumise à l’impôt sur la vente d’une résidence secondaire.

Ils vont même jusqu’à soumettre l’idée de taxer le gain en capital sur la vente d’une résidence principale. «Le Canada est l’un des très rares pays à exempter totalement les résidences principales des gains en capital», rappellent les experts. La mise en place d’une telle mesure «ferait du logement un investissement moins attrayant», expliquent-ils.

«Or, durant des générations, les Canadiens ont utilisé leur maison comme un atout clé de leur planification financière. Changer les règles fiscales maintenant bouleverserait ces plans et représenterait un énorme fardeau pour de nombreuses personnes s’il n’y avait pas de droits acquis», reconnaissent les deux économistes.

Ceux-ci proposent également l’imposition d’une taxe aux investisseurs étrangers, qui serait instaurée « à l’échelle nationale » et de façon « uniforme ». C’est d’ailleurs l’option qu’a choisie la ministre des Finances du Canada, Chrystia Freeland, dans son budget présenté lundi. Ainsi, une « nouvelle taxe nationale de 1 % sur la valeur des immeubles résidentiels situés au Canada appartenant à des étrangers non résidents et considérés comme vacants ou sous-utilisés » sera perçue, chaque année, à compter de 2022.

Toutefois, dans leur rapport, Robert Kavcic et Benjamin Reitzes expliquent que l’effet immédiat d’une telle mesure n’est pas garanti, puisqu’on « ne sait pas dans quelle proportion les acheteurs étrangers jouent un rôle [dans la fièvre immobilière actuelle] et que le problème semble, en ce moment, être largement lié à la demande intérieure ».

Plus de transparence

Pour calmer la frénésie, le député solidaire dans Laurier-Dorion, Andrés Fontecilla, plaide quant à lui pour que les offres d’achat soient rendues publiques.

Une proposition que soutient Amine Ouazad, professeur à HEC Montréal, qui réclame aussi plus de transparence en ce qui concerne les transactions — ce qui éviterait que les acheteurs surenchérissent à l’aveugle.

Photo : Jacques Nadeau Le Devoir Amine Ouazad

«Quand il y a de l’incertitude sur la valeur d’un bien, il y a ce qu’on appelle la malédiction du vainqueur», explique M. Ouazad. En d’autres termes, si la personne qui remporte l’enchère est celle qui propose le prix le plus élevé, c’est aussi celle qui paie trop cher, indique le professeur.

«Je suis d’avis qu’il faut le plus de transparence possible, pas seulement par rapport au montant des offres concurrentes lors d’une surenchère, mais aussi en ce qui concerne les transactions passées, sur les risques d’inondation, etc. Il faut avoir en quelque sorte une “biographie” d’une propriété pour pouvoir déposer une offre éclairée», explique-t-il.

Ainsi, pour éviter que les ménages se mettent à risque en achetant une propriété qui n’est pas aux normes, les contrôles d’inspection avant achat devraient aussi être rendus obligatoires, croit M. Ouazad.

Bonifier l’offre de propriétés

Les projets immobiliers ne se bâtissent pas du jour au lendemain. Mais il faut aussi penser à moyen et à long terme en faisant croître l’offre de propriétés pour desserrer le marché immobilier, rappelle M. Hogue, de la RBC.

Et les promoteurs veulent justement faire partie de la solution, explique Laurence Vincent, présidente de Prével, dont l’entreprise a construit 11 000 logements depuis 40 ans, surtout dans les quartiers centraux de Montréal.

Selon Mme Vincent, il faut accélérer la construction des projets immobiliers pour offrir un plus grand choix aux acheteurs. «Il n’y a pas suffisamment de nouvelles habitations qui arrivent sur le marché», juge celle dont les projets s’adressent à des clientèles variées, que ce soit de premiers acheteurs, des familles ou des étudiants.

Parmi ses projets à venir et qui pourraient contribuer à rehausser l’offre, il y a celui de l’Esplanade Cartier, sur un grand terrain vague situé au pied du pont Jacques-Cartier, entre les rues René-Lévesque, Sainte-Catherine, Parthenais et De Lorimier. On y prévoit la construction d’ici l’été 2023 de 276 condos, de 185 appartements à louer et d’espaces commerciaux et de bureau. Ce projet fait partie du secteur des Faubourgs, dont le développement fait actuellement l’objet de consultations publiques.

«Il y a eu des préconsultations, un rapport sur les préconsultations, la Ville a déposé quelque chose, on a fait des consultations sur la proposition de la Ville, il y a eu d’autres consultations, l’Office de consultation publique de Montréal vient de déposer son rapport, et, là, la Ville va déposer sa version définitive et on espère qu’il ne sera pas nécessaire de demander un changement de zonage pour chaque projet individuel. C’est essentiel de consulter les gens, mais cela signifie plusieurs années pendant lesquelles l’offre d’habitations ne peut pas se développer pour répondre aux besoins», dit Mme Vincent.

Photo : Jacques Nadeau Le Devoir

Avec la montée des coûts de construction, les délais pour obtenir l’approbation d’un projet entraînent une augmentation du budget et du prix de vente aux consommateurs, souligne-t-elle également. Finalement, Laurence Vincent estime qu’il faut permettre plus de hauteur et de densité pour les projets immobiliers. «Quand on limite des projets parce que des citoyens se plaignent de se faire couper leur vue, je ne vois pas le bien commun là-dedans», dit-elle.

Dans tous les cas, Mme Vincent souhaite que les décideurs incluent les constructeurs dans les discussions visant à améliorer l’accès à la propriété.