Prix de l'essence: s'affranchir du pétrole pour faire face à ce genre de crise

MONTRÉAL - Depuis l'invasion de l'Ukraine par la Russie et la flambée des cours du pétrole qu'elle provoque, certains politiciens demandent le retrait des taxes sur l’essence ou encore la relance de projets d'exploitation d'énergies fossiles comme GNL Québec ou Keystone XL. Toutefois, des experts soulignent qu'on devrait plutôt s'affranchir du pétrole pour mieux faire face à ce genre de crise.

Mardi avant-midi, le chef du Parti conservateur du Québec, Éric Duhaime, a demandé au gouvernement Legault d'arrêter de prélever la taxe de vente sur l'essence, à l'instar de la récente décision du premier ministre albertain Jason Kenney.

Mais selon Pierre-Olivier Pineau, titulaire de la Chaire de gestion du secteur de l’énergie de HEC Montréal, cette décision irait contre les intérêts des automobilistes, car les taxes sur l'essence financent le réseau routier.

«Les taxes sur l'essence n'ont pas bougé depuis 20 ans car elles ne sont pas indexées à l'inflation», souligne Pierre-Olivier Pineau en expliquant «qu'il y a une taxe d'accise à un taux fixe de 10 cents le litre sur l'essence du fédéral et au Québec, il y a une taxe sur les carburants pour l'essence de 19 cents et demi».

En entrevue avec La Presse Canadienne, il indique que «parce qu'elles n'ont pas augmenté depuis de nombreuses années», on a observé «une diminution de ces taxes», ce qui crée «un manque à gagner auprès des gouvernements parce qu'elles sont destinées au financement du réseau routier», qui est déjà sous-financé.

L'expert en énergie est d'avis «que si les consommateurs paient très cher pour l'essence, c'est parce que le prix du pétrole brut est très élevé que les marges de profit des raffineurs et des détaillants sont aussi très élevées».

Il serait donc temps, selon lui, «de s'assurer que l'industrie pétrolière ne bénéficie plus d'aucune subvention des gouvernements» et de procéder à une réelle transition énergétique.

Le directeur scientifique de l'Institut de l'énergie Trottier, Normand Mousseau, souligne pour sa part que la montée en flèche du prix de l'essence est une «crise» qui affecte beaucoup de gens et qu'à court terme, baisser les taxes sur l'essence pourrait soulager certaines personnes «si c'est fait de manière intelligente».

«Des gens n'ont pas tous les moyens de faire face à ces coups-là et il y a un enjeu d'équité, de protection des gens», indique le chercheur, en ajoutant que «la question est de savoir comment on peut soutenir les gens qui en ont besoin sans nécessairement donner une réduction à tout le monde autour de la table?».

Les gouvernements pourraient procéder, selon lui, «par des mécanismes de compensation financière, là où les gens sont les plus touchés».

De nouveaux projets de pipelines?

Normand Mousseau souligne qu'à l'heure de la transition énergétique, ce n'est pas le temps de miser sur la production de nouveaux projets d'exploitation d'énergie fossile afin de faire face au choc causé par la montée du prix du pétrole, comme le proposent certains politiciens.

«Il faut s'assurer qu'on n'utilise pas la crise actuelle pour renforcer des infrastructures de production et de distribution des énergies fossiles qui vont nous piéger sur quelques années ou une dizaine d'années, ou 20 ans, dans une structure énergétique qui est incompatible avec les objectifs de réduction de GES.»

Mardi, Éric Duhaime a également plaidé pour la relance du projet d'exportation de gaz naturel GNL Québec, afin notamment d'alimenter l'Europe en gaz naturel et réduire sa dépendance envers le gaz russe. Une idée que partage Pierre Poilievre, candidat à la direction du Parti conservateur du Canada et aussi l'Institut économique de Montréal (IEDM), un organisme financé en partie par l'industrie pétrolière.

«Je pense que le Québec a un rôle à jouer présentement car on a un peu plus de 93 milliards de dollars en réserve de gaz naturel et je pense qu'on pourrait exploiter ça de manière sécuritaire et ensuite, l'exporter en Europe», indique Miguel Ouellette, directeur des opérations et économiste à l’IEDM. Selon lui, le gaz naturel québécois pourrait remplacer le charbon utilisé par des pays comme l'Allemagne et la Pologne comme source d'énergie, «ce qui ferait diminuer les émissions globales de GES».

Mais selon le rapport du BAPE sur GNL Québec, ce projet de gaz naturel liquéfié ne permettrait pas de réduire les GES au Québec, ni dans les pays ou le produit serait exporté.

«L’adhésion à long terme à cette chaîne d’approvisionnement, suivant le modèle d’affaires de GNLQ, aurait pour conséquence de verrouiller les choix énergétiques des pays clients et, conséquemment, les émissions de GES associées à la combustion du gaz naturel qui y serait livré», peut-on lire dans le rapport du BAPE publié au printemps dernier.

Malgré les appels à ressusciter le projet GNL Québec, le gouvernement Legault a réitéré qu'il ne reviendra pas sur sa décision de rejeter ce projet gazier.

«De toute façon, les échelles de temps ne correspondent pas, c'est un projet qui prendrait jusqu'à 10 ans avant d'être mis en place», souligne Normand Mousseau.

«Donc on se retrouverait dans les années 2030, la plupart des pays européens ont annoncé des réductions de 30 à 40 % de leurs émissions de gaz à effet de serre pour cet échéancier-là. Donc c'est difficile de voir comment ça peut être compatible avec ces objectifs.»

Depuis une semaine, le premier ministre de l'Alberta, Jason Kenney, publie des messages sur les réseaux sociaux en faveur de la construction de pipelines pour permettre aux pays européens de réduire leur dépendance au pétrole russe.

«Si le Canada veut vraiment aider à la défaite de Poutine, bâtissons des pipelines», écrivait-il dimanche dernier, sur Twitter.

Mais pour Normand Mousseau, la transition énergétique est justement une façon de parvenir à l'indépendance énergétique.

«Toute l'idée de transition énergétique dans un cadre climatique, donc environnemental, a aussi l'avantage de renforcer l'indépendance énergétique des gens et des pays, parce que l'énergie renouvelable est produite beaucoup plus localement», indique le chercheur en ajoutant «qu'on est beaucoup moins dépendant des marchés internationaux quand il s'agit de produire de l'électricité avec des éoliennes, du solaire ou de l'hydroélectricité, par exemple».

Par ailleurs, le directeur scientifique de l'Institut de l'énergie Trottier ne croit pas que la décision du président américain Joe Biden, mardi, de décréter un embargo sur les importations de pétrole et de gaz russes afin de sanctionner la Russie aura un impact significatif.

«C'est un principe de vases communicants», souligne le chercheur en expliquant que si les États-Unis n'achètent plus de pétrole de Russie, ce pétrole sera disponible pour d'autres marchés.

«Alors il faut aussi voir qu'il y a une partie de ces annonces-là qui sont des annonces d'apparats plus que d'effets réels.»

L'an dernier, environ 8 % seulement des importations américaines de pétrole brut et de produits pétroliers provenaient de Russie.

Néanmoins, Joe Biden a indiqué que les «Américains vont le ressentir à la station d'essence» et que défendre la liberté «a un coût».

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