Théâtre - Un amour de Romain Gary

Romain Gary (1914-1980), qui a écrit sous plusieurs pseudonymes, dont celui d'Émile Ajar, est l'un des auteurs phares d'André Melançon. Depuis plusieurs années, le cinéaste caressait le projet de mettre en scène La Promesse de l'aube, roman de l'écrivain français d'origine russe, et de confier un rôle clé à Andrée Lachapelle. Une rencontre avec Ginette Noiseux, directrice du théâtre Espace GO, ainsi qu'un patient effort de persuasion déployé auprès d'Andrée Lachapelle ont permis l'épanouissement de ce projet.

Il s'appelait Roman Kacew; né à Vilnius , il préférait dire qu'il avait vu le jour à Moscou. Immigré en France en compagnie de sa mère à 14 ans, il s'est donné le nom de Romain Gary; par la suite, l'écrivain s'inventera d'autres pseudonymes. Après Les Racines du ciel en 1956, le pseudonyme d'Émile Ajar lui permit de récolter une deuxième fois le prix Goncourt, 21 ans plus tard, avec La vie devant soi. «Comme chez Albert Camus, la quête de la dignité humaine est au centre de l'oeuvre de Gary. Ces deux écrivains marquants du XXe siècle présentent une parenté dans leur attitude face à la vie.»

Écrit à 46 ans, La Promesse de l'aube est un roman autobiographique où Gary va au plus près de sa vérité en explorant la relation puissante et complexe qui l'a lié à sa mère. Celle-ci adorait son fils; tout petit, elle voit déjà en lui un héros; elle décide qu'il deviendra célèbre, pressentant tous les talents dont les fées ont comblé son fils au berceau. Héros de la littérature ou de la politique, peu importe à cette femme volontaire et brillante, pourvu qu'il soit connu et reconnu pour le génie qu'elle devine en lui. Et pour créer ce grand homme dont elle rêve, la mère de Romain Gary se sent disposée à tous les sacrifices.

Né du regard d'une mère

André Melançon avait terriblement envie de raconter cette histoire qu'il résume ainsi: «Que va devenir un enfant de six ans que ses origines juives auraient pu perdre et que, grâce à une confiance indéfectible, sa mère hisse au plus haut rang? C'est une oeuvre sur la transmission, la permission, la stimulation qui permet à quelqu'un d'aller au bout de ses rêves. L'histoire d'un homme né du regard amoureux d'une mère. Cela m'a interpellé, car je suis moi-même né du regard amoureux de ma mère sur moi, raconte-t-il. Son admiration m'a permis de croire en moi. Le fait d'avoir une mère admiratrice est extraordinaire pour un enfant. La mère de Gary a été pour lui un catalyseur; plus "propulseuse" que castratrice. La Promesse de l'aube est l'hommage d'un fils à la mère qui lui a constamment ouvert des fenêtres.»

Pour Andrée Lachapelle, accepter de jouer dans la pièce constitue une première en ce sens qu'elle n'avait jamais travaillé sous la direction d'André Melançon, son compagnon de vie. «Je ne voulais pas être associée à André sur le plan du travail parce que je craignais de mêler carrière et vie privée, explique la comédienne. Et puis, cette mère très présente qui fait le don absolu de sa vie à son enfant me faisait un peu peur!... Quel poids ce peut être pour un fils! Grâce à mon côté un peu enfant, exalté et naïf, grâce, également, au plaisir de retrouver la fraîcheur de l'émotion dans sa totalité et la fougue qui caractérisent les adultes restés proches de leur enfance, j'ai finalement réussi à entrer dans le personnage.»

André Melançon fait remarquer que la pièce met bien en évidence l'affection et la tendresse de l'auteur pour sa mère. «Plusieurs mères sont extraordinaires mais n'ont pas de fils écrivain pour le souligner. Quand il parlait de La Promesse de l'aube, Gary disait: "C'est notre livre."»

Mère et fils sont deux personnages très forts chacun leur tour, indique André Melançon. «Au début: il est l'enfant qu'elle admire, puis il se rebelle, la trouve un peu encombrante. Ensuite, elle vieillit et redevient fragile comme l'enfant qu'il était; il doit alors la protéger, explique Melançon. Au centre de l'oeuvre, il y a la défense de toute forme d'injustice et un plaidoyer pour la dignité humaine. Gary est attaché à des valeurs féminines: ouverture, détermination, tendresse. On est bien loin des valeurs machistes et marchandes», ajoute-t-il.

Le défi de la théâtralisation

Pour le metteur en scène, le travail le plus long a été d'effectuer un tri parmi l'abondante matière du roman. «J'ai conservé tout ce qui me semblait pertinent à l'adaptation théâtrale. Tout au cours de ce travail qui a nécessité plus de deux ans, j'ai écrit cinq versions théâtralisées de l'oeuvre, explique-t-il. Le plus gros défi était de trouver comment intégrer des tableaux théâtraux à la narration que l'on trouve dans le roman. Mon impératif principal demeurait le respect de l'écriture de l'auteur.»

Pendant toute la durée du travail qui connaîtra son aboutissement mardi soir prochain, André Melançon ne s'est jamais fatigué, ni du sujet ni de l'auteur. Au contraire. «La force particulière de son humour, sa façon singulière d'exprimer les choses m'ont soutenu. Je ne voulais ni récrire ni trahir; c'est pourquoi je me suis refusé à prendre des passages narratifs pour les dialoguer. J'ai plutôt conservé un narrateur-raconteur comme personnage et j'ai écrit seulement quelques pentures entre deux tableaux.»

L'attitude de la mère de Romain Gary envers son fils touche Andrée Lachapelle. «Sa foi en lui est démesurée, débordante. C'est une femme assez extraordinaire qui avait beaucoup lu et connaissait tous les auteurs importants. Dans sa vingtaine, elle avait eu l'occasion d'aller à Paris, où elle a choisi de s'exiler avec Romain par la suite. J'espère que les spectateurs vont l'aimer autant que nous l'aimons!»

Les enseignements de La Promesse de l'aube

Romain Gary ne se contenta pas de devenir un écrivain de premier plan: il s'illustra dans la Résistance française avant d'assurer des fonctions de diplomate pour son pays d'adoption. À 44 ans, il était consul à Los Angeles. «Pour l'aider à raconter les épisodes de sa vie tout en maintenant clairement le fil de l'histoire, des acteurs vont surgir et personnifier des gens. Ils prennent alors le relais du narrateur, précise André Melançon. Avec la collaboration des acteurs, on a réussi à mettre au point un moteur à deux temps qui fonctionne!»

Une surprise l'attendait. «J'ai réalisé la force du regard au théâtre: on sent vraiment la relation entre les personnages présents sur scène parce que l'on peut toujours les observer tous en même temps. Le cinéma découpe les images; pendant qu'on se concentre, par exemple, sur le gros plan d'un visage, on perd de vue les autres personnages, explique-t-il. Cette richesse propre au théâtre nous a permis de recréer une texture à travers regards et gestes.»

André Melançon, qui s'implique bénévolement dans un organisme qui oeuvre auprès d'enfants négligés, en connaît un bout sur le développement et la pédagogie. «La Promesse de l'aube nous apprend beaucoup sur l'éducation des enfants: comment leur enseigner, les éveiller, les allumer, les enflammer et leur permettre de déployer leurs ailes. L'oeuvre me paraît indéniablement contemporaine; l'amour des mères existera toujours; les piédestaux aussi», fait-il remarquer.

Collaboratrice du Devoir

La Promesse de l'aube

Texte de Romain Gary

Adaptation et mise en scène d'André Melançon

À l'affiche au théâtre Espace GO

Du 10 janvier au 4 février 2006

Information et réservations: (514) 845-4890