12e Soirée des Masques - Dans les coulisses d'un gala repensé

Chaque année, les responsables de la Soirée des Masques ont l'impression d'organiser un «mariage»: ils veillent à ce que les finalistes et invités soient assis au bon endroit, qu'il n'y ait aucun laissé pour compte et que tous considèrent ce moment comme le plus beau de leur vie! Ajoutez à cela les attentes d'un public qui n'a pas nécessairement en tête toutes les pièces de la saison, ni même la juste compréhension des notions du théâtre, et vous avez l'ampleur du défi que doivent relever les instigateurs. «Making of» d'une soirée de remise de prix dont la formule a été repensée de A à Z.

Douze ans, âge de l'adolescence, période de tous les questionnements. La Soirée des Masques, qui franchit cette année l'étape ingrate, n'échappe pas à l'exercice. Pour sa 12e édition, la grande fête télévisuelle du théâtre, diffusée le 18 décembre de 18h30 à 20h sur ARTV, et de 20h à 22h à la télévision de Radio-Canada, a révisé en profondeur ses façons de faire. Son but: profiter du temps d'antenne qui lui est alloué pour montrer aux gens ce qu'est le théâtre et leur donner le goût d'y aller.

«On reproche souvent à la Soirée des Masques d'être conçue pour une élite ou uniquement pour le milieu du théâtre, explique Danielle Chayer, directrice générale de l'Académie québécoise de théâtre (AQT), organisme responsable de l'événement. Le grand public ne comprenait pas toujours les blagues. De sorte qu'une personne qui était allée juste une ou deux fois au théâtre, ou même pas du tout, ne pouvait suivre et se sentait exclue de la soirée. On voulait casser cette image.»

Printemps

Pour l'Académie québécoise du théâtre, dont la Soirée des Masques représente l'unique grosse production annuelle, cette quête de renouveau s'est enclenchée au printemps dernier, avec le choix du directeur artistique. «Il nous fallait à la fois quelqu'un qui connaît très bien le milieu du théâtre et celui de la télé, capable de passer d'un mode à l'autre», explique Danielle Chayer. Puisque Claude Poissant, metteur en scène qui a collaboré à l'élaboration de la soirée pendant plusieurs années, s'est désisté, les organisateurs devaient se replier sur une autre figure. René Richard Cyr semblait être l'homme de la situation. Mais voilà, le polyvalent et prolifique metteur en scène prétextait avoir d'autres projets...

«René Richard a dit non deux fois, mais a eu finalement le malheur de venir nous rencontrer et de nous dire pourquoi il ne pouvait pas, raconte en riant Danielle Chayer. En fait, il trouvait toutes sortes de bonnes raisons pour dire oui! Il s'est enthousiasmé: on devrait faire ceci, ça serait bien d'avoir cela, on pourrait demander à un tel... Si bien qu'on s'est regardé, Vincent Bilodeau [président de l'AQT] et moi, avec un petit sourire en coin.» Et le coloré metteur en scène les a regardés aussi, s'est levé, a déplacé ses lunettes, grimpé sur une chaise et s'est écrié: «Ben oui je vais le faire!»

Une fois qu'il avait dit «oui», le nouveau directeur artistique devait penser à s'entourer de concepteurs. Pour donner vie à cette grand-messe télévisuelle des artistes qui ont marqué la dernière saison de théâtre, René Richard Cyr a pensé à l'auteure Évelyne de la Chenelière (qui a cosigné les textes avec lui) ainsi qu'à l'homme de théâtre Pierre Bernard et au recherchiste et assistant-metteur en scène Pierre Pirozzi. La scénographie a été confiée à Jonas Veroff Bouchard et au designer Michel W. Morin de Radio-Canada, la direction musicale, à Pierre Benoît et la réalisation, à Jocelyn Barnabé.

Restait le concept à trouver, qui corresponde aux directives et orientations de l'Académie. «L'Académie souhaitait être plus près du grand public et augmenter l'achalandage dans les salles», relate Danielle Chayer. Sur le plan médiatique, elle rappelle que la Soirée des Masques rivalise avec moult galas et remises de prix du même acabit. «On veut rendre cette soirée — qui d'ailleurs ne s'appelle plus "gala" — intéressante et représentative de ce qu'est le milieu théâtral, indique-t-elle. C'est l'un des événements de ce type qui a le moins de cote d'écoute. En même temps, le théâtre est une institution que l'on respecte. On voulait faire un "show" télé conforme au caractère du théâtre.»



Été

L'équipe de concepteurs s'est donc gratté la tête en profondeur pour trouver le concept qui illustrerait le mieux le caractère intime du théâtre et démythifierait cet art auprès du grand public. En guise de thème, «Merde!» était tout destiné. «Puisqu'on voulait se rapprocher du grand public sans verser pour autant dans un cours de théâtre 101, on a opté pour les superstitions. "Merde" est un mot propre au théâtre qui signifie "bonne chance". On souhaite "merde" à tous les finalistes et à l'équipe de conception», remarque Danielle Chayer.

Puis, pendant six semaines, Évelyne de la Chenelière a écrit le scénario, guidée par René Richard Cyr. «On a essayé avec Évelyne et les deux Pierre [Bernard et Pirozzi] de trouver une façon d'écrire une espèce de dramatique dans laquelle on insérerait la remise de prix, sans toutefois passer du téléthéâtre à la remise de prix, explique le metteur en scène. On voulait justement éviter la répétition: présentateur, nomination, extrait, gagnant, et c'est reparti!»

Et c'est ainsi que le duo s'est amusé à écrire, pour la portion présentée à ARTV, une série de saynètes indépendantes entrecoupées de remises de prix et, pour la SRC, un «téléthéâtre» de cinq tableaux illustrant toutes les étapes de création d'une oeuvre théâtrale, de l'inspiration de l'auteur au soir de la grande première.

«Pour créer une tension dramatique en très peu de temps et parler de théâtre, j'ai décidé de faire quelque chose de "pirandellien", où l'auteur parle au personnage qui l'inspire et où l'actrice qui incarne le personnage ne s'entend pas forcément avec lui, explique Évelyne de la Chenelière. Ces scènes font le portrait caricatural de ce qu'est la création théâtrale, avec ses joies et ses peines.»

Pour jouer cette «oeuvre pirandellienne», René Richard a ciblé des acteurs connus du grand public, présents à la fois au petit écran et sur la scène: Serge Postigo, Guylaine Tremblay et Anne Dorval. Le choix de David Savard, qui a animé plusieurs de ces soirées par le passé, s'est imposé pour le rôle de soutien. Rusé, le metteur en scène leur a demandé: «Avez-vous envie de faire du théâtre à la télé?», sans mentionner tout de suite le mot «soirée». Comme lui qui s'était fait prendre au jeu un peu plus tôt, les comédiens ont sauté dans l'aventure. Par une belle journée d'été, ils allaient se réunir autour d'un verre pour discuter de leurs visées.

Automne-hiver

Le reste est affaire de fébrilité, de réécriture (le texte en est à sa 15e version!), de répétition et de juste ton. C'est la rencontre de deux équipes parallèles, celles des acteurs et des concepteurs, six semaines avant un spectacle qui se veut chargé de significations et riche en émotions. Au soir du 18 décembre, à compter de 18h30, on saura enfin si la formule retenue aura porté ses fruits, si tous les convives — les finalistes, les invités et le public à la maison — auront participé avec bonheur à cette célébration, qui se poursuivra jusqu'à tard dans la nuit, à l'abri des caméras.

Collaboratrice du Devoir