Théâtre - Normand Chaurette au Centre national des arts

Dans une salle du Musée de Rimouski, des personnages de tableaux s'animent et disent leur ennui. Présentés sous le nom de La Société de Métis, ce ne sont que d'illustres inconnus, oeuvres d'un peintre qui l'est tout autant. Les visiteurs passent et ne leur adressent qu'un bref coup d'oeil, pressés d'aller admirer le chef-d'oeuvre accroché dans la salle voisine. Pourtant, au moment où ils furent peints, en juillet 1954, ces gens étaient au coeur de la vie sociale et culturelle de Métis-sur-mer...

La Société de Métis est l'une des premières oeuvres du dramaturge Normand Chaurette. Destinée au départ à n'être jouée qu'entre amis, elle fut néanmoins publiée en 1983 chez Leméac et créée professionnellement à Chicoutimi en 1986, puis reprise par le Théâtre d'Aujourd'hui en 1987 avant d'être présentée par Alice Ronfard, en italien, à Florence en 1992. Par la suite, la pièce est en quelque sorte tombée dans l'oubli, reléguée dans l'ombre par le succès de Provincetown Playhouse (1981) et des pièces suivantes de Chaurette.

Cette situation pourrait bientôt changer, puisque La Société de Métis est présentée à Ottawa cette semaine, puis à Québec et Toronto au début de 2006. La mise en scène de cette nouvelle production est signée par Joël Beddows, directeur artistique du Théâtre la Catapulte d'Ottawa, dont le Testament du Couturier (Masque de la production franco-canadienne en 2003) a récemment conquis les critiques et le public montréalais après avoir été applaudi à Ottawa et à Québec. La rencontre entre le metteur en scène et le texte s'est faite par l'entremise de Denis Marleau, directeur artistique du Théâtre français du Centre national des arts d'Ottawa. C'est lui qui a proposé à Beddows de monter une pièce au CNA, en lui suggérant de jeter un coup d'oeil sur La Société de Métis et Provincetown Playhouse. Rappelons que Marleau, grand amateur de la dramaturgie de Normand Chaurette, a créé Le Passage de l'Indiana (1996) et Le Petit Köchel (2000) à Avignon et qu'il vient de présenter Les Reines (1991) à Ottawa et Montréal.

Le projet devant nécessairement prendre la forme d'une coproduction, les deux textes suggérés ont été présentés à Jean Hazel et Guy Mignault, directeurs artistiques respectifs du Théâtre Blanc de Québec et du Théâtre français de Toronto. Immédiatement, les trois partenaires ont été séduits par La Société de Métis dans laquelle ils retrouvaient l'atmosphère des beaux jours d'été dans le Bas-du-Fleuve. De plus, l'analyse qui y est faite du rapport entre le sujet d'une oeuvre d'art, l'objet lui-même et son propriétaire leur semblait extrêmement pertinente. Le fait que la pièce ait été peu présentée ne représentait pas un obstacle; au contraire, ils étaient tous d'avis qu'elle méritait une relecture et qu'il serait intéressant de la présenter d'une manière moins réaliste qu'elle l'avait été jusqu'à maintenant. L'auteur fut contacté et non seulement Normand Chaurette donna-t-il son accord mais, à l'occasion de cette renaissance de son oeuvre, il décida de retravailler le texte. Avec l'habileté d'un orfèvre, il s'appliqua donc à clarifier les rôles de certains personnages et à préciser les enjeux de l'intrigue, sans modifier ni la structure ni le rythme du texte original.

Traversée par le mythe de Narcisse et construite de manière à faire écho à la célèbre suite pour piano Tableaux d'une exposition de Moussorgski, La Société de Métis s'interroge sur le rapport que chaque individu entretient avec l'art. L'art rend-il aussi impérissable que le courant de l'estuaire? Le fait de posséder tout ce que l'on convoite rend-il heureux? Accède-t-on à l'éternité et au bonheur lorsque notre portrait est accroché dans un musée? Tout en oppositions et en tensions, en jeux de miroirs et en questions sans réponses, la pièce de Chaurette explore sur un ton apparemment léger des sujets aussi profonds que la beauté, la vérité, l'immortalité et la vénalité.

Cette production sera-t-elle celle qui mettra La Société de Métis sur le même pied que les autres oeuvres de Normand Chaurette? En tout cas, la somme des énergies déployées est impressionnante. Deux des comédiens, Erika Gagnon et Hugo Lamarre, viennent de Québec et les deux autres, Lina Blais et Guy Mignault, de Toronto. Ils évolueront dans une scénographie conçue par Jean Hazel alors que quatre complices habituels du metteur en scène Joël Beddows complètent l'équipe: Glen Charles Landry aux éclairages, Isabelle Bélisle aux costumes, perruques et maquillages, Jules Bonin-Ducharme à l'environnement sonore et Dominique Lafon en tant que conseillère artistique. Quant aux décors, ils ont été conçus dans les ateliers du Centre national des arts de manière à pouvoir s'adapter à chacune des trois scènes sur lesquelles la pièce sera présentée.

On pourra juger du résultat au Studio du CNA où La Société de Métis prend l'affiche du 23 au 26 novembre et ensuite au Périscope de Québec, où elle sera présentée du 24 janvier au 12 février 2006, puis au Berkeley Street Theatre à Toronto, du 15 au 26 février.

Collaboratrice du Devoir