Théâtre - Dialogue à une voix

Les choses vont bien pour le metteur en scène franco-ontarien Joël Beddows. Le directeur artistique du Théâtre la Catapulte d'Ottawa a reçu il y a quelques semaines le prix John-Hirsh du Conseil des arts de l'Ontario, attribué tous les trois ans au metteur en scène le plus «original et prometteur» de la province et remis pour la première fois à un francophone; il travaille présentement à la mise en scène de La Société de Métis de Normand Chaurette, qui sera présentée en primeur au Centre national des arts d'Ottawa en novembre, puis à Québec et Toronto; et, finalement, son Testament du couturier, pièce récipiendaire du Masque de la production franco-canadienne en 2003, arrive à Montréal après avoir triomphé à Ottawa, Québec, Sudbury, L'Assomption et Jonquière.

Le Testament du couturier représente un jalon important dans la carrière de Beddows, qui se félicite rétrospectivement d'avoir osé s'attaquer à ce texte de l'auteur Michel Ouellette. Franco-Ontarien lui aussi, Ouellette avait écrit une trentaine de pièces de théâtre, dont French Town, pour laquelle il a reçu le Prix du gouverneur général en 1994, avant de se lancer dans l'écriture de cette oeuvre. Pour la première fois, son sujet n'avait aucun rapport avec la vie en milieu linguistique minoritaire. Comme point de départ, Ouellette a utilisé l'histoire d'un couturier anglais qui fut l'instrument involontaire de la contamination de son village par la peste au XVIIe siècle. À partir de ce fait historique, il a inventé un monde futuriste qui serait à son tour contaminé par un ballot de tissu et un patron de robe légués par le couturier pestiféré. Toute l'intrigue se déroule dans la Banlieue, un lieu aseptisé et refermé sur lui-même, où les rapports humains sont étroitement surveillés et les rapports sexuels, totalement interdits.

Un travail exigeant

La particularité du texte de Michel Ouellette est d'être conçu comme une suite de dialogues dont le spectateur n'entend qu'une seule voix; à lui de deviner ou d'inventer les répliques manquantes, à partir de ce qu'il sait déjà et de ce qu'il apprendra dans les scènes à venir. D'après Joël Beddows, «c'est rare que le spectateur soit invité à "travailler" au théâtre autant que dans Le Testament du Couturier». Ce «travail» est d'autant plus exigeant que les cinq personnages de la pièce sont tous interprétés par la comédienne Annick Léger.

Pour Beddows, le choix d'Annick Léger allait de soi puisqu'ils avaient déjà travaillé ensemble dans une pièce où elle jouait trois rôles différents; il avait donc confiance en sa capacité à transformer sa voix et sa gestuelle de manière à interpréter plusieurs personnages sans avoir besoin de changer de costume. Le travail de répétition du Testament n'en fut pas moins terriblement ardu, étant donné qu'Annick Léger est seule en scène du début à la fin et que trois des personnages qu'elle interprète sont masculins. Joël Beddows avoue d'ailleurs réaliser là un de ses rêves en tant que metteur en scène puisqu'il est rare qu'on utilise une actrice pour interpréter un rôle masculin, alors que l'inverse est plus courant.

Pour créer l'environnement quasi mystique dans lequel se déroule la pièce, le scénographe Glen Charles Landry s'est inspiré de «l'église sur l'eau» d'Hokkaido, au Japon, et a conçu un espace très épuré et presque clinique qui se situe à mi-chemin entre un lieu de culte et une morgue. Les costumes, dont la robe contaminée qui joue un rôle majeur dans la mise en scène de Beddows, ont été conçus par Isabelle Bélisle. Quant à la musique, omniprésente, elle est l'oeuvre d'Éric Vani (Rise Ashen), un musicien bien connu de la scène underground d'Ottawa.

Si la présentation du Testament du couturier à Montréal constitue un moment important pour Joël Beddows, celui-ci a la chance d'arriver dans la métropole avec un spectacle déjà primé et qui a reçu un très bon accueil, tant de la part du public que de la critique, partout où il a été présenté. Beddows se dit heureux de ce nouveau défi et confiant que le public montréalais saura apprécier ce théâtre exigeant et audacieux dont tous les artisans proviennent de l'Ontario français.

Collaboratrice du Devoir

Le Testament du couturier

De Michel Ouellet

À L'Espace libre

du 4 au 22 octobre

Billetterie: Tél. (514) 521-4191