Théâtre - Anne Hébert en colère

Québec — À la sortie de la première des Enfants du sabbat, jeudi dernier, les avis étaient plutôt partagés sur la valeur du spectacle, l'appréciation allant du charme au scepticisme.

Dans la salle, le public avait répondu par des applaudissements respectueux mais ne s'est pas levé en bloc, comme on le fait trop souvent dans la Vieille Capitale. Il faut dire que le défi était de taille. Transposer un roman d'Anne Hébert au théâtre ne va pas de soi. Surtout celui-là.

Les Enfants du sabbat décrit la descente aux enfers de soeur Julie de la Sainte-Trinité, recluse dans un couvent. À quelques jours de son intégration officielle dans la communauté, la jeune novice explose. Des souvenirs douloureux viennent la hanter et elle perd la carte. Le «mal» s'exprime à travers le sexe, la violence, l'inceste, la sorcellerie. Les religieuses croient voir en elle le démon et le couvent est pris de panique.

Comme dans Kamouraska, l'histoire nous est racontée sous la forme d'un monologue intérieur où fantasmes et réalité se confondent. Comment soeur Julie peut-elle prévoir l'avenir? Les stigmates apparus sur le corps de la jeune femme sont-ils réels ou imaginés par les religieuses?

Anne Hébert nous laisse dans le flou, et une bonne part du charme et de l'intensité du roman tient à cette ambiguïté. Or l'adaptation de Pascal Chevarie et la mise en scène d'Éric Jean atténuent une part de ce mystère en minimisant les passages plus fantastiques. La pièce s'en trouve éclairée, et c'est probablement à l'avantage du public qui n'a pas lu le livre.

Mais le personnage de soeur Julie demeure indéfini et le jeu de Klervi Thienpont en souffre. La jeune comédienne est juste et énergique, mais elle aurait pu être plus folle et imprévisible. On pourrait peut-être imputer cette faiblesse au metteur en scène, qui n'a pas la réputation de consacrer beaucoup de temps à la direction d'acteurs. Fidèle à ses habitudes, il a construit son spectacle sur d'habiles déplacements chorégraphiques, donnant ainsi du dynamisme à une pièce qui, de par l'omniprésence du texte, aurait pu être moins stimulante.

Sur les côtés, de froides colonnes évoquent tour à tour l'architecture du couvent et les arbres de la forêt maudite. C'est là que se cachent les fantômes et qu'apparaissent les revenants. Des religieuses se déplacent sur le fond de la scène, telles des ombres. Superbe. Éric Jean sait prendre son temps, comme dans cette belle scène où on voit les religieuses défiler dans le silence de la prière.

C'est donc à un spectacle empreint de poésie et de colère qu'on nous convie ces jours-ci au Trident. Une pièce où s'imposent la force de l'écriture d'Anne Hébert et l'ampleur de sa révolte contre l'obscurantisme. À travers la détresse de soeur Julie et la panique du clergé, l'auteure nous montre la peur sous des visages légitimes et aveugles. Le clergé catholique n'a certes plus l'influence qu'il a eue, mais le combat entre l'ignorance et la soif de liberté demeure.

Phèdre et autres... à Premier Acte

Jusqu'au 1er octobre à Premier Acte, on peut aussi aller voir une bonne pièce de la relève avec Phèdre et autres labyrinthes, dans laquelle l'auteure mexicaine Ximena Escalente transpose le mythe antique de la belle-mère coupable dans un contexte moderne. Phèdre (interprétée par la très solide Marjorie Vaillancourt) tombera amoureuse de son beau-fils mais on s'étendra davantage sur son adolescence et sa rencontre avec Thésée. La mise en scène de Jonathan Gagnon est pleine de vie et les jeunes comédiens sont généreux. Bref, voilà une belle occasion de revisiter les personnages de la mythologie grecque (Ariane, le Minotaure, Europe et alouette) tout en découvrant les nouvelles têtes qui émergent du Conservatoire.

Collaboratrice du Devoir