Théâtre - L'amour compté

Ma mère chien de Louise Bombardier, qui vient d'être créée au Théâtre d'Aujourd'hui, m'a jeté dans une certaine perplexité. La forme que prend cette pièce pour ausculter les relations mère-fille y est pour quelque chose, mais aussi le regard que porte l'actrice et auteure dramatique sur l'amour maternel, substantifique moelle de la littérature s'il en est. Cette oeuvre, par les deux soeurs qu'elle réunit, l'une romancière, l'autre actrice, s'abreuve aux deux traditions.

Sur le point de publier un roman, une quadragénaire veille sa mère alors qu'elle n'en a plus pour longtemps. Placée devant le choix de refuser ou d'accepter un rôle en or, sa soeur a préféré fuir au Mexique. Entre la fille qui la veille et sa mère qui attend le retour de la cadette pour mourir, la confrontation n'aura pas lieu. Cependant, en alternance avec l'attente et les soins prodigués à la mourante, l'esprit de l'aînée sera littéralement hanté par de brèves incursions du passé, de même que par des fantasmes cruels. Ces images dressent un bilan clair. Cette mère a mal aimé ses filles. Elle les a empêchées de s'épanouir, les entraînant du coup vers les arts, où elles ont cherché à s'affranchir d'elle.

La manière indirecte avec laquelle Bombardier présente ce règlement de comptes entre une mère et ses filles a ses avantages et ses inconvénients. D'un côté, cela permet de faire se succéder la gravité et la fantaisie. De l'autre, peu de nuances ressortent du portrait irrationnel qui se dessine de la matriarche. En effet, celle-ci n'a guère la possibilité de répondre à sa ou à ses détractrices involontaires. Dans ce contexte, l'oeuvre peut aussi bien plaire par son caractère archaïque que sembler primaire, selon que cette subjectivité exacerbée remue ou agace.

Pour ma part, ce choix m'a paru accentuer la froideur et la cérébralité d'une pièce qui s'avère néanmoins très crue à d'autres moments. À cet égard, rarement au théâtre a-t-on entendu des femmes exprimer aussi clairement des envies sexuelles. Et il est très juste, à mon avis, de voir la pulsion de vie refaire surface inopinément alors que la mort rôde. Autrement, cette farce tragique, s'il faut lui donner un genre, ne brille pas par la clarté de sa composition.

Tant le metteur en scène, Wajdi Mouawad, que l'équipe de comédiens ont vaillamment défendu cette oeuvre difficile. Sans tenter d'en atténuer le choc, le premier fait cohabiter rêve et réalité dans une chambre d'hôpital aux joints fraîchement tirés. La métaphore est élégante. Dans l'ensemble, les actrices passent avec souplesse des scènes réalistes aux épisodes fantasmés. C'est certainement Anne Caron qui impressionne le plus sur ce chapitre: un instant moribonde, deux secondes plus tard mère acariâtre et plutôt vulgaire. Mais Julie Vincent se tire également bien d'affaire dans un rôle ingrat d'actrice égocentrique. En mal-aimée qui trouve refuge dans l'écriture, Markita Boies dote ce séjour à l'hôpital d'intériorité et de délicatesse dans la fantaisie sans lesquelles il n'aurait pas levé. Cela étant, je ne suis pas sûr d'être à l'aise avec cette façon de soupeser l'amour maternel et de lui imputer tant de poids sur le destin des enfants, comme si rien d'autre ne comptait.

Collaborateur du Devoir