Théâtre - Seule sur son étoile

Il y a dans ce drôle d'objet théâtral ce qu'on appelle un univers. Insolite, singulier, semblant à première vue surgi de nulle part, mais manifestement parent des mondes d'adultes-enfants inventés par Réjean Ducharme. Créés à l'automne 2003, consacrés cette année par le Masque de la révélation, Les Apatrides se promènent entre le spectacle clownesque et la poésie, la gymnastique corporelle et les acrobaties verbales. Un univers tourné vers les étoiles, qui décolle du réalisme.

L'auteure Marilyn Perreault y incarne une gamine «qui n'a jamais été quelqu'un pour personne» et qu'une aspiration à grandir trop vite pousse sur les routes du monde. Dans sa quête, Elle croise d'autres étoiles solitaires, des êtres éclopés par la vie: une prostituée défaite (Annie Ranger), un clochard (Stéphane Bellavance) — qui se révèle, sans surprise, être un ancien riche, déchu à cause d'un drame causé par son matérialisme. Et finalement, elle retrouve son demi-frère, son âme soeur, Il (Marc Mauduit), un ancien homme-canon, qu'elle quitte pourtant afin de poursuivre son voyage initiatique.

Les Apatrides portent un regard à la fois désenchanté et plutôt naïf sur la solitude, sur la difficulté des contacts humains au temps des cellulaires («Comment peut-on être aussi accessible dans la vie et aussi seul?» se demande Elle). Le tout dans une langue qui refait le monde. Marilyn Perreault invente des mots, en déforme d'autres, ou les accole pour faire émerger des expressions nouvelles. C'est parfois poétique, faisant naître des images charmantes, mais à d'autres moments, ces jeux de mots semblent gratuits et vides de sens. Et s'il révèle un ton personnel (pour peu qu'on goûte ces univers aux accents infantilisants), ce premier texte prometteur va un peu dans tous les sens.

Le spectacle mis en scène avec poésie par Marc Dumesnil comporte pourtant des scènes inventives, qui étonnent et séduisent: une bagarre dans un bar où des verres d'alcool représentent les différents personnages; une conversation jouée à hauteur de pieds; une envolée magique, enfourchée sur un vélo volant... Ajoutons que le texte (et les interprètes) ajoutent parfois une touche de distance, de dérision bienvenue.

Autre élément fort de la pièce: la façon d'habiter l'espace ingénieux conçu par Émilie Prenoveau, série de plate-formes en forme de triangles, tout en angles, en piquants. Un étrange environnement plein d'aspérités, balayé par le vent, qui fait écho au vertige existentiel de ces personnages en manque de «patrie émotive», littéralement suspendus dans le vide.

En enfant-femme au côté gavroche, Marilyn Perreault mène le jeu avec beaucoup d'assurance. Fraîche et souple (à la fois dans les culbutes physiques et dans les changements de registres de jeu), elle donne une candeur frondeuse plutôt irrésistible à son héroïne. Il faudra compter à l'avenir avec cette artiste.

Collaboratrice du Devoir