Festival de théâtre des Amériques - L'amour n'a pas d'âge

Dans Half Life, les rôles principaux sont interprétés avec sobriété et naturel. Source: FTA
Photo: Dans Half Life, les rôles principaux sont interprétés avec sobriété et naturel. Source: FTA

La mise en scène de Daniel Brooks se met au service du texte avec modestie pour laisser toute la place au sujet dont cette pièce traite à travers les dialogues aiguisés de John Mighton. Chez cet auteur, point de réplique innocente: chaque échange vient renforcer la vérité des personnages et contribue à la crédibilité de la situation. Pas d'éclats, donc, dans cette histoire très simple racontée à travers une succession de brèves scènes qui se passent dans les divers lieux d'une «résidence pour personnes âgées en perte d'autonomie», comme on dit. La banalité des lieux est évoquée à l'aide de quelques meubles beiges et bruns et d'un rideau d'hôpital que l'on tire à l'occasion entre les scènes.

La pièce commence par la rencontre entre deux quadragénaires, Anna et Reynolds, qui se retrouvent dans la salle d'attente de la résidence; ils sont tous deux divorcés et seuls. On pourrait s'attendre à ce qu'une idylle naisse entre eux, d'autant plus que leurs premiers échanges sont assez piquants. C'est compter sans l'art et la ruse du dramaturge, qui va donner une orientation inattendue à sa pièce. Clara, la mère d'Anna, habite la résidence depuis un certain temps; quant à Patrick, le père de Reynolds, il vient d'y être installé. Clara et Patrick, qui ont tous les deux plus de quatre-vingts ans, ont été placés sur le même étage; ils commencent par se rencontrer en se croyant étrangers l'un à l'autre; puis ils se rendent bientôt compte qu'ils se sont connus et aimés dans leur jeunesse, avant la guerre. Le lien qui se tisse de nouveau entre eux va bientôt causer des remous au sein du personnel de la résidence.

Considérer les vieux comme des adultes à part entière et leur laisser vivre une relation amoureuse ne va pas de soi dans de tels établissements. L'aumônier de la résidence, un personnage odieux et intrusif sous un masque amical, s'y oppose vigoureusement. Son ambiguïté se résume bien dans cette offre qu'il fait à un résident: «If you need somebody to talk to, I will be happy to talk!» Pour les infirmières et les préposées du refuge, le travail devient beaucoup plus facile si la clientèle consent à se laisser infantiliser, ce qui n'entre pas du tout dans les intentions de Clara et de Patrick. Anna et Reynolds ne vont pas non plus accepter facilement de respecter un amour qui leur paraît absurde, étant donné l'âge de leur parent respectif.

Avec son humour oblique, John Mighton va droit au coeur du problème et installe une progression dramatique captivante. Les rôles principaux sont interprétés avec sobriété et naturel; quant aux infirmières et aux préposées, leur jeu penche un peu du côté de la caricature par moments. La pièce Half Life ne peut pas laisser le spectateur indifférent. Elle porte avant tout sur la mémoire et sur le rôle de l'oubli pour bien vivre; mais elle soulève également la question de la vérité et du mensonge ainsi que des frontières poreuses entre le respect et l'abus.

Collaboratrice du Devoir