Une nouvelle voix

Depuis cinq ans, Stéphanie Jasmin fait partie de l'équipe d'Ubu, dont elle assure la codirection artistique avec Denis Marleau. Mais voilà que la jeune femme change de registre et qu'elle livre son premier texte, Ombres, qui vient de prendre l'affiche de l'Espace libre jusqu'au 18 juin. Premiers échos d'une nouvelle voix...

C'est un texte étrange. On pourrait même facilement croire qu'il nous vient de ce que l'on appelait «les pays de l'Est» il n'y a pas si longtemps. De l'un de ces poètes russes, peut-être, victimes des purges staliniennes des années 1930. Ou de tous ces écrivains qui, un peu partout, ont vu leurs mots traqués comme s'ils étaient des armes potentielles par tous les régimes totalitaires de la planète... «J'ai été touchée comme plusieurs par ces témoignages qui nous sont parvenus à travers le temps, explique Stéphanie Jasmin. Par cette relation si intime à l'histoire de tous ceux qui ont été dépossédés de leur vie à cause de leurs mots. Et j'ai voulu en témoigner, mettre en scène ces notions d'ombre et de lumière incarnées dans cette méfiance de tous les pouvoirs politiques envers les mots. Pas pour les recréer, mais bien pour tenter d'en éclairer les sources à travers le langage poétique [...] En n'oubliant pas que c'est ma première pièce, ma première expérience, et que c'est ce que je cherche à explorer ici», conclut-elle avec un sourire désarmant.

Ombres mettra donc en scène deux personnages «génériques», un homme et une femme (joués par Paul Savoie et Annick Bergeron) dont la relation amoureuse sera mise à rude épreuve à la suite d'une perquisition systématique dans les papiers du poète et dans sa vie personnelle. L'homme est emprisonné, torturé; il en sortira brisé avant d'être repris puis déporté. L'amour pourra-t-il résister au malaise puis à la peur qui s'infiltrera peu à peu entre les deux amants?

L'intimité

La jeune dramaturge, qui a été de toutes les productions de la compagnie — elle s'est chargée de la conception et de l'intégration vidéo de spectacles comme Le Moine noir et Au coeur de la rose —, poursuit, enthousiaste. «Évidemment, ce ne sont pas des situations qui peuvent avoir cours ici. Pas dans cette forme-là, du moins. Mais on peut se demander comment la parole poétique peut encore arriver à se faire entendre dans le monde moderne. C'est le cinéaste Andrei Tarkovsky qui écrit dans son journal à quel point le rapport commercial semble d'abord définir la valeur des choses. Après s'être mis à dos tout le milieu russe du cinéma, Tarkovsky a par la suite fait face en Italie [son pays d'exil] à une tout autre forme d'antagonisme, d'abord financier celui-là, lorsqu'est venu le temps de diffuser ses films.» [...]

«Mais Ombres n'est pas une histoire narrative; j'ai beaucoup travaillé auprès de Denis [Marleau], et j'ai moi aussi beaucoup d'affinités avec l'imaginaire. J'aime les images qui surgissent du texte et que l'on voit apparaître entre les mots; c'est ce genre d'espace poétique intime que je cherche d'abord à mettre en relief. C'est mon lieu d'expérimentation privilégié: d'où ce poème scénique qui passe d'abord par les acteurs. [...] Mes deux personnages font acte de mémoire. Où cela se passe-t-il? Quand? Ce n'est pas vraiment important. Ce qui compte, c'est que l'on ait accès à leur intimité et qu'ils témoignent ainsi de la mémoire d'une époque.»

Stéphanie Jasmin soulignera aussi l'importance d'être conscient de ce qui s'est passé avant et «des fils qui se tissent entre les choses avant qu'elles ne se construisent l'une sur l'autre», comme elle dit. Ce premier texte pour la scène en est d'ailleurs une sorte d'illustration.

«Ubu, c'est mon école à moi, poursuit-elle en esquissant un sourire de Madone. Je ne suis pas passée par l'École nationale ou le Conservatoire, mais j'ai fait ici toutes sortes de choses en assistant Denis dans son travail sur ce qu'il a appelé ses "fantasmagories technologiques", en travaillant à la conception vidéo et en écrivant la plupart des textes de la compagnie. C'est de fil en aiguille que j'en suis arrivée à formuler le "projet Ombres". Et comme il est normal qu'une compagnie de création évolue dans le temps, qu'elle s'ouvre aussi, qu'elle tisse des liens et qu'elle prenne des risques, tout cela a peu à peu pris la forme du spectacle que l'on verra à l'Espace libre.»

Ne reste plus qu'à aller voir comment cette forme parviendra à nous faire saisir le poids des mots et des silences qui se cachent derrière les ombres...

Le Devoir

Ombres

Texte et mise en scène: Stéphanie Jasmin. Avec Annick Bergeron et Paul Savoie. À l'Espace libre jusqu'au 18 juin.