Jean-Denis Leduc, maître-passeur

Le directeur artistique et général du Théâtre de la Manufacture et de La Licorne, Jean-Denis Leduc, parle d'abondance. Il a toujours rêvé de faire précisément ce qu'il fait. Et ça se voit.

Formé à la fin des années 1960 en même temps que Pierre Curzi, Gilbert Sicotte et Paule Baillargeon, il est de cette cohorte de l'École nationale qui a claqué la porte devant la volonté de la direction de leur imposer Molière plutôt que la création québécoise dont rêvaient ces jeunes acteurs. Par la suite, Leduc a fondé le Théâtre de la Manufacture en compagnie de l'actrice Christiane Raymond. Il a connu l'époque bénie des cafés-théâtres, quand on y bousculait encore les habitudes des spectateurs. En fait, l'aventure collective fut longtemps le lot de cet homme d'action avant qu'il ne se trouve seul aux commandes de La Licorne.

L'homme d'une seule tâche

Depuis 1997, Leduc se consacre entièrement à la direction artistique de son théâtre. Son travail peut se définir ainsi: penser à l'avenir et accompagner les créateurs dans leur tentative de rejoindre le public. Deux choses qui demandent de lui une disponibilité de tous les instants, qu'il ne pouvait pas donner avant le déménagement de La Licorne, époque où il jouait encore de temps à autre.

«Je ne suis pas en 2005, dit-il. Dans ma tête, je suis en 2007. Je rencontre déjà des gens afin d'établir des programmations à venir. Autour de moi, j'ai des auteurs en résidence à qui je donne des échéances de création, non de production. Je participe à l'accompagnement de leurs projets... je veux dire, aussi en tant que personne humaine. Auparavant, je jouais et ça me prenait beaucoup de temps. Maintenant, je suis libre, je suis disponible, j'offre du soutien, une présence qui concourt à la qualité des spectacles.»

«Je crois à une direction artistique qui fait des choix, qui se mouille dans ce qu'elle choisit. Quand on choisit, on donne une ligne, du caractère, une personnalité. D'autres [directeurs artistiques] sont plus éclectiques. Or choisir signifie aussi dire non à des choses et en mettre d'autres en avant... Le genre de théâtre auquel j'adhère a une incidence sociale, pose des questions sur la société actuelle sans en occulter l'humanité. C'est un théâtre d'auteurs et d'acteurs. Aussi mes choix se font-ils en fonction de la parole de l'auteur et du jeu de l'acteur, mais ils sont aussi liés au caractère intimiste de La Licorne. Les paroles que nous avons sont assez dures. Elles vont pas mal loin. J'insiste cependant pour qu'on cherche l'humanité et la vulnérabilité véhiculées par les textes. Je tiens à ce que les acteurs transmettent cette part du spectacle. À La Licorne, nous manifestons aussi de l'ouverture sur ce qui se passe ailleurs, particulièrement dans l'Europe anglophone. Mais nous ramenons ces univers à nous, notamment par le biais de la traduction.»

Jean-Denis Leduc se dit fasciné par la traduction. Pour lui, il est formidable que nous puissions parler de l'Écosse, mais dans une langue qui est la nôtre et qui nous aide à mieux comprendre ce qui s'y passe. Dans une pièce, quand on parle d'une région, on sait tout de suite si c'est une région pauvre. On n'a pas besoin de transposer l'action dans Hochelaga-Maisonneuve. D'où l'importance que le directeur accorde dans son théâtre à l'appropriation de la langue des auteurs étrangers par ceux d'ici, transformant ces derniers en passeurs grâce auxquels le public se reconnaît.

Faire respirer le mandat

Jean-Denis Leduc explique le succès actuel de La Licorne par le fait que le mandat de son théâtre est clair mais en constante évolution. Il emploie l'expression «faire respirer le mandat» pour expliquer la nature de son travail, dont la double visée est de rester à l'écoute de la société et des créateurs.

«À certains moments, par exemple, je sens le besoin de resserrer le mandat. C'est ainsi que j'ai mis de côté les relectures de pièces. Dans l'ensemble, je me concentre sur la création, sur des paroles concrètes, surtout urbaines, un peu "hard". À d'autres moments, s'il devient trop étroit, j'élargis le mandat. Je le fais surtout avec les productions en accueil. Téléroman est un bon exemple de ce phénomène. Mes décisions se nourrissent particulièrement des conversations avec les auteurs en résidence.»

La longévité des spectacles est aussi l'un des chevaux de bataille de Jean-Denis Leduc. Il y pense dès la mise en oeuvre d'un projet. Pour ses productions maison, il en est maintenant à viser 35 représentations dès la création, plus une série d'options et, éventuellement, une tournée. Et encore ne mentionne-t-il pas la reprise possible dans les années subséquentes. Selon lui, une plus grande durée de vie permet au spectacle d'aller plus loin, notamment en ce qui a trait à la qualité de l'interprétation. À son avis, les acteurs atteignent en cours de route une plus grande liberté dans le jeu. Il cite en exemple les 119 représentations de La Société des loisirs. À la fin, les comédiens avaient tellement le spectacle dans le corps, se rappelle-t-il, que ça «sortait» d'eux naturellement et qu'ils «se nourrissaient» les uns des autres.

Leduc croit aussi qu'une direction artistique doit penser à long terme. Non seulement faut-il donner une chance aux jeunes, il faut de plus les soutenir à travers le temps. «On est un lieu de création, précise-t-il, mais aussi un lieu de transmission. On doit permettre aux artistes de se développer, de s'améliorer, de grandir, d'aller chercher de l'expérience auprès des plus vieux.»

Pour Jean-Denis Leduc, l'intégration progressive de la relève est avantageuse pour d'autres raisons. Elle permet en outre d'aller chercher des jeunes spectateurs. Ce qui n'est pas rien, ajoute-t-il, très convaincu. À vue d'oiseau, il croit qu'environ 60 % du public de La Licorne est composé de spectateurs de 35 ans et moins. Génération à laquelle Jean-Denis Leduc n'appartient plus depuis belle lurette mais avec laquelle il a sans doute plus d'atomes crochus que bien d'autres directeurs de théâtre.

Mise-t-il sur des vedettes pour faire venir des jeunes à ses spectacles? Cela n'a aucune importance, déclare sans ambages Jean-Denis Leduc. Il assure que ce n'est jamais un critère de choix. Son objectif est plutôt de faire connaître des gens. Et s'il y fait venir des têtes d'affiche comme David Boutin ou Maxime Denommée, c'est avant tout parce qu'ils font partie de la famille et qu'on aime travailler avec eux. Cette attitude traduit éloquemment la philosophie de ce maître-passeur, qui cherche avant tout à produire un théâtre à la fois proche des gens et des créateurs mais aussi de ce qu'il est.

Collaborateur du Devoir