La liberté préservée de Gill Champagne au Trident

Très associé au théâtre de création, Gill Champagne a accédé à la direction artistique du Trident à Québec en juin 2003. Ce virage, il l'a négocié tout en prenant soin de préserver sa liberté de créateur et de programmateur.

Gill Champagne se rappelle qu'au départ de Marie-Thérèse Fortin, certains de ses amis lui avaient fait valoir qu'étant donné sa vocation de chercheur de textes, la direction du Trident n'était pas pour lui. Perçu comme plus cérébral que la moyenne, le metteur en scène occupait un créneau particulier dans la Vieille Capitale, celui de promoteur de nouvelles voix et de dépoussiéreur de répertoire. À cet égard, plusieurs se rappelleront ses mises en scène mémorables du Roi se meurt et d'À toi, pour toujours, ta Marie-Lou. À la direction du Théâtre Blanc, une compagnie qui produisait un ou deux spectacles par an, il s'était aussi fait remarquer par sa propension à monter un répertoire exigeant. D'autres diraient difficile. Toujours est-il que le Trident a retenu sa candidature.

Heureusement, Champagne connaissait bien l'endroit avant d'y être nommé. Il y avait déjà signé sept mises en scène. À sa première année comme directeur artistique, il s'est contenté d'administrer la saison concoctée par son prédécesseur, ce qui a été, à ses yeux, une bonne façon de se mettre en contact avec le public, la «boîte», l'équipe et de sentir comment faire une programmation de cinq spectacles avec, notamment, un thème et des activités périphériques.

Champagne précise que le thème ne se profile pas au départ. Au préalable, dit-il, un théâtre comme le Trident doit couvrir toutes les époques. Il s'agissait donc de se «tremper» dans cet esprit, très différent de celui qui gouvernait l'âme dirigeante du Théâtre Blanc. Dans ce poste, il procédait plutôt par des lectures et des voyages de recherche d'auteurs inédits, souvent par-delà l'Atlantique.

Transition en douceur

«Le passage s'est bien fait, se rappelle-t-il. Je me suis rendu compte que ce que je suis en tant que chercheur continue à se démarquer même dans une programmation plus institutionnelle. On le sent encore plus cette année avec les auteurs à l'affiche, presque tous vivants, mais qui nous parlent de sujets qui appartiennent à d'autres siècles tout en restant actuels. On n'y retrouve pas vraiment d'auteurs classiques. Mais on y aborde des situations et des personnages d'autres époques. J'ai eu cette envie cette année de donner la parole à des contemporains par le truchement d'oeuvres qui se situent dans d'autres siècles.»

En effet, le passé est à l'ordre du jour dans cette deuxième saison établie par Gill Champagne, mais toujours scruté par un auteur qui n'a pas vécu directement dans les lieux et les moments décrits. C'est vrai d'Anne Hébert qui revisite la sorcellerie avec Les Enfants de Sabbat, de Brecht dont la Sainte-Jeanne-des-Abattoirs est située à Chicago, de Kundera qui adapte Jacques le fataliste de Diderot et de l'auteur français à succès Éric-Emmanuel Schmitt (Le Visiteur) qui s'est intéressé aux libertins.

Derrière cet assemblage à cohérence variable qu'est une saison de théâtre, la première préoccupation de Gill Champagne demeure celle de raconter des histoires. «L'important, c'est de proposer des histoires, de trouver des façons de les faire entendre et de les monter, qu'elles appartiennent au répertoire ou à la création. Pour moi, l'écriture demeure à la base de la création. Et l'objectif reste de présenter une histoire au public sous un oeil différent. Sans parler de relecture, il faut aller chercher dans le fond de cette histoire pourquoi on la monte encore aujourd'hui... »

Et lorsque je lui demande quelles sont les réponses qui parviennent au créateur à la fin du processus, Champagne fait remarquer une constante: «L'être humain est en quête d'identité. Il cherche sa place dans le monde actuel. Mais c'était tout aussi vrai auparavant. L'an dernier, au Trident, dans Danis (Le Langue-à-langue des chiens de roches) et Le Cid, c'était ça, une quête d'identité, de raisons d'exister, dans le monde et sur scène... »

Une mission délicate

Mais le Trident joue un rôle particulier dans l'écologie des spectacles de la Vieille Capitale. Bien que l'on parle beaucoup de la relève actuellement et qu'il soit vrai que la compagnie doit leur faire une place et être un phare pour eux selon Champagne, le Trident doit surtout accompagner les créateurs qui ont décidé de rester à Québec en dépit du fait que ce sera toujours difficile d'y gagner sa vie. Contrairement à d'autres lieux, indique-t-il, le Trident n'est pas une école. Il faut y arriver avec des visions, des pensées sur une oeuvre. On y recherche une force, qui doit déjà avoir été testée ailleurs. D'autant que cette scène offre plus de moyens et d'ampleur que celle des théâtres environnants.

Gill Champagne ne croit pas que sa liberté artistique se soit émoussée depuis son arrivée au Trident. Il est d'avis qu'elle s'est plutôt agrandie. Car il faut savoir, selon lui, se donner une liberté à travers des règles strictes, essayer de pousser plus loin ses goûts et faire en sorte que les gens suivent. Il convient cependant qu'à ce poste, les décisions sont plus calculées, qu'il est nécessaire de penser à long terme et de mesurer le risque d'une production. De plus, comme ce choix doit être entériné par le conseil d'administration, Champagne note que cette idée mûrit de devoir être davantage justifiée. Il prend aussi goût à ses nouvelles fonctions puisqu'il a noté plus de trois années de programmation dans un petit cahier. Le public l'aide également à faire ses choix. Car il est plus au fait de ses besoins, de ses envies, de ses commentaires.

«Relativement aux abonnés, dit-il, c'est de les écouter sans nécessairement accomplir tout ce qu'ils demandent. Je crois qu'il faut plutôt les emmener dans des aventures, des avenues impensées. Nous devons aussi songer à les renouveler constamment parce qu'ils vieillissent... Une des façons d'y parvenir, c'est de s'associer à des artistes comme Lepage, ce qui fait augmenter le nombre des abonnements. Souvent, les gens connaissent l'homme mais ne connaissent pas son théâtre.»

En matière de concurrence, Champagne est d'avis que, dans sa ville, celle qui s'impose avant tout, c'est celle de la télévision. Pour lui, les «trois» théâtres de la capitale nouent des liens entre eux et se complètent plus qu'ils ne se nuisent. Il reconnaît cependant qu'il est particulièrement difficile d'élargir le bassin de spectateurs du Trident. Il est conscient des problèmes que posent la diffusion et la circulation des spectacles, une question qui le laisse visiblement dubitatif. «Les tournées que nous avons faites l'ont été simplement pour répondre à la demande, dit-il. C'est rassurant car nous n'avons rien forcé. S'il y a demande, il faut répondre et que les gouvernements nous aident à le faire.»

Collaborateur du Devoir