Les arcanes de la programmation

Marie-Thérèse Fortin dirige le Théâtre d'Aujourd'hui depuis l'automne dernier et poursuit simultanément sa carrière d'interprète. Un peu plus au nord, rue Saint-Denis, Denise Filiatrault a pris la direction du Rideau vert quelques mois avant janvier 2005. En parallèle, elle continue de réaliser des films et d'effectuer des mises en scène. Toutes deux expliquent comment s'élabore la programmation d'une saison théâtrale.

«Le Rideau vert a toujours eu une programmation fidèle à son public, fait remarquer Denise Filiatrault. Et contrairement à un cliché répandu, ce ne sont pas seulement des dames-âgées-au-chapeau-vert qui viennent au théâtre, mais un public très varié», tient à préciser la directrice artistique, optimiste quant à l'avenir du théâtre qui a fait appel à elle alors qu'il était en très mauvaise posture financière. «On a beaucoup de chance; Quebecor nous a fait confiance en nous prêtant un million sur cinq ans.»

L'expression «théâtre commercial» est habituellement péjorative; pour Denise Filiatrault, elle ne l'est pas nécessairement. «Mon objectif est de présenter des pièces de qualité, accessibles à tout le monde. Je veux une programmation qui soit touchante, drôle, divertissante, accessible à tous.» En d'autres termes, elle veut du bon théâtre joué devant des salles pleines. «Quand je m'ennuie au théâtre en tant que spectatrice, je m'en vais! J'ai passé l'âge de me faire suer. En tant que directrice artistique, je veux garder les spectateurs jusqu'à la fin. Si on m'a proposé le poste, c'est qu'on connaît mon style.»

Bâtir une saison, c'est choisir des pièces, des auteurs, des metteurs en scène et des acteurs; c'est établir des liens qui vont donner une certaine couleur au théâtre. Denise Filiatrault dit procéder «à l'instinct», à partir de ses goûts et de sa personnalité. «Par exemple, il y a longtemps que je rêvais de monter La Visite de la vieille dame, de Dürrenmatt, une pièce à la fois pathétique, drôle, touchante et... effrayante! Comme elle requiert 15 interprètes, certains incarneront plusieurs personnages.» Histoire de maintenir un équilibre, la seconde pièce, intitulée Reste avec moi ce soir, de Flavio de Souza, est un duo d'acteurs dont elle a confié la mise en scène à Jean-Frédéric Messier. «Pour les Fêtes, j'ai eu envie de revenir à la tradition de la revue humoristique de l'année avec un spectacle intitulé 2005 revue et corrigée. Ensuite, André Brassard mettra en scène l'adaptation théâtrale de Bonbons assortis, de Michel Tremblay, et enfin, je dirigerai My Fair Lady, un autre rêve que je caresse depuis longtemps. J'aurais envie de monter toutes les pièces parce que je les aime toutes, mais j'ai hâte de voir le travail des autres.» Denise Filiatrault avoue qu'elle ne pourrait jamais concilier le travail que suppose la direction artistique d'un théâtre avec ses autres projets si elle n'était très bien appuyée par la directrice générale Lorraine Beaudry. «Elle abat un travail considérable. De mon côté, j'assure la recherche de commanditaires et je prépare ma saison.»

Se mettre en danger

Marie-Thérèse Fortin a pris la relève de René Richard Cyr en août 2004, après avoir été directrice artistique du Théâtre du Trident de 1997 à 2003. «Cette fois, je prends les rênes d'un théâtre que René Richard et Jacques Vézina ont remis sur pied financièrement. À mon arrivée au Trident, ce théâtre affichait un gros déficit; on a réussi à le tirer de ce mauvais pas. Aussi, je comprends bien ce à quoi Denise [Filiatrault] s'attaque au Rideau vert. On n'a pas idée de ce que ça peut représenter comme travail!»

Marie-Thérèse Fortin avait quitté Québec parce qu'elle avait envie de «se mettre en danger» comme interprète. Elle n'avait pas prévu revenir si tôt à la direction artistique. «René Richard m'a appelée pour me demander si ça me tentait de prendre la relève; l'idée de travailler en création avec des auteurs d'ici, vivants, m'a séduite. Le Théâtre d'Aujourd'hui entre dans une phase importante. J'aimerais lui donner une image de marque encore plus grande. Le déficit ayant été épongé, on peut penser développement et s'engager dans des sentiers moins fréquentés.» Elle souhaite, notamment, offrir davantage de visibilité aux dramaturges québécois dont la grande diversité et la vitalité lui paraissent remarquables, et faire comprendre aux spectateurs qu'en fréquentant le Théâtre d'Aujourd'hui, ils vont entendre une parole qui a à voir avec notre identité profonde. «C'est un lieu privilégié pour faire la découverte de nouveaux auteurs et de nouvelles voix. La création et les oeuvres d'ici portent un regard à chaud sur le monde et sur notre réalité, ce qui en rend l'appropriation plus immédiate. Il y a quelque chose de l'ordre de l'appartenance qui résonne profondément dans la langue utilisée par les auteurs.»

Au Théâtre d'Aujourd'hui, on bâtit une saison comme on fait le vin: avec les raisins de l'année, explique Marie-Thérèse Fortin. «Autrement dit, on compose avec les textes qui ont été déposés chez nous. On choisit ceux qui sont marqués par une urgence, qui offrent quelque chose de nouveau, d'important, un regard singulier, une sensibilité éclairant un aspect humain.» Dans les pièces qui composent la saison 2005-06 (Ma mère chien, de Louise Bombardier, Les Reines, de Normand Chaurette, Visage retrouvé, de Wajdi Mouawad, Encore une fois si vous permettez, de Michel Tremblay, et Venise-en-Québec, d'Olivier Choinière), la figure maternelle, qui est parfois la mère patrie, ressort comme un thème. «Nous avons donc trois créations; je souhaite pouvoir revenir à quatre bientôt.»

Collaboratrice du Devoir