Ces étrangers du théâtre d'ici

Comme le rappelait le responsable artistique Paul Lefebvre en entrevue, McKenzie King a dit un jour que «le Canada est un pays qui n'a pas assez d'histoire et beaucoup trop de géographie».

Aussi le Centre national des arts entend-il compenser les distances nous séparant de nos compatriotes avec le festival Zones théâtrales, qui s'amorce le 8 septembre et qui se tiendra tous les deux ans.

Cela est d'autant plus important, nous dit M. Lefebvre, que les compagnies francophones hors Québec vivent un véritable «high artistique»: «J'ai voulu monter un festival avec des oeuvres qui ne ressemblent à rien. [...] Vous savez, l'isolement et le manque de ressources génèrent beaucoup d'ingéniosité.» De la nouvelle création d'Emma Haché à l'audacieux retour sur Walkerton du Théâtre La Tangente de Toronto, le programme a de quoi plaire et peut-être confondre ceux qui pourraient ne voir dans tout cela qu'un nouvel effort des subventionnaires fédéraux pour nous vendre la culture canadienne d'un océan à l'autre...

D'Edmonton à Duplessis

Petit frère des Quinze jours de la dramaturgie des régions et du Festival du théâtre des régions, qui ont occupé les mois de juin des années 1997, 1999 et 2001, le festival Zones théâtrales entend s'imposer avant tout par ses qualités artistiques. Son responsable a été clair à ce propos: sur les 14 compagnies professionnelles francophones hors Québec, toutes ne seront pas invitées. «Ces spectacles, je ne les ai pas choisis parce qu'ils sont représentatifs de leur lieu d'origine [...] mais pour leur force d'évocation de la condition humaine», écrit-il dans le programme. Ce qui n'empêche pas les productions choisies de nous en apprendre beaucoup sur ces ailleurs: «Les gens d'Edmonton n'ont pas la même conception historique de l'espace que les Acadiens, qui sont fascinés par leur destin historique.» Comme en témoigne Cow-boy Poétré de Kenneth Brown, un hommage au monde du rodéo dont ce sera le premier voyage en dehors des Prairies. «À Edmonton, la pièce a connu un succès énorme, souligne Lefebvre. Dans l'Ouest canadien, les gens qui font du rodéo sont représentés avec une plus forte proportion chez les francophones. [...] Pour eux, c'est une façon d'accéder à la reconnaissance. C'est le hockey des Canadiens français d'il y a cinquante ans.»

De Winnipeg, on nous ramène Laxton, une création de Rhéal Cenerini sur la question du nettoyage ethnique. On sort ici de «l'anthropologie territoriale» pour tomber dans un propos plus universel. Le public sera invité à porter les chaussures des familles ordinaires qui font face à l'innommable. Geneviève Pelletier se charge de la mise en scène.

S'ajoutent la nouvelle création du Franco-Ontarien Patrice Desbiens et du Théâtre de la Vieille 17, L'Homme invisible /The Invisible Man, ainsi qu'une reprise de la fable futuriste Le Testament du couturier, du Théâtre de la Catapulte. Zones théâtrales accueillera aussi le dernier texte de l'Acadien Herménégilde Chiasson, Le Christ est apparu au Gun Club, qui s'interroge sur la mort de Dieu et le cynisme, non sans en rire... Le Théâtre français de Toronto se pointe pour sa part avec une mise en scène de notre Paule Baillargeon nationale, sur le thème de la création. Le texte signé Dominick Parenteau-Lebeuf s'intitule Portrait chinois d'une imposteure.

Dans un tout autre registre, les Sages fous de Trois-Rivières oseront un spectacle en plein air inspiré du monde des cabinets de curiosités. Lefebvre ne tarit pas d'éloges sur cette troupe qui «a participé à des dizaines de festivals internationaux et passe son temps en tournée».

Enfin, on a mis le paquet en ouverture autant qu'en clôture du festival. D'abord avec la création Requiem pour un trompettiste du Théâtre de la Tangente de Toronto, qui s'inspire du traumatisme de Walkerton. Dressant des parallèles entre la corruption d'aujourd'hui et l'époque de Duplessis, l'auteur et metteur en scène Claude Guilmain s'est associé avec le musicien de jazz Claude Naubert pour nous livrer une oeuvre empruntant à l'atmosphère des films noirs. Selon le côté où il se trouve dans la salle, le spectateur a droit à tel ou tel point de vue de l'intrigue. À la demie, on l'invite à s'asseoir de l'autre côté pour compléter le puzzle.

La jeune dramaturge acadienne Emma Haché s'est quant à elle vu confier la clôture du festival. Elle s'est associée au Théâtre populaire d'Acadie pour présenter Murmures, un nouveau texte traitant du thème de l'exclusion. On en saura davantage en consultant le programme à cette adresse: .

Collaboratrice du Devoir