Festival de théâtre des Amériques - La peur panique du désordre

Si ce n'est toi de l'auteur britannique Edward Bond est un huis clos, qui se déroule dans l'avenir et non en enfer. Mais on n'en est pas très loin dans ce vivoir déshumanisé aux murs lisses et blanchâtres, au linoléum uniforme et au mobilier sombre, fermé par une porte de métal. Dans ce décor d'une propreté maladive, une femme aux cheveux noués (extraordinaire Dominqiue Valadié) est totalement crispée. On frappe à la porte. Elle ouvre. Mais il n'y a personne. Le manège se répète.

Le spectateur comprend qu'il vient de plonger dans un univers policier, appartenant au futur plutôt glauque que se plaît souvent à imaginer Bond. Pour Si ce n'est toi, l'écrivain a même poussé la coquetterie jusqu'à situer le tout le jour de son anniversaire mais en 2077. C'est même écrit en toutes lettres sur le cadre de scène, côté jardin.

La mise en scène d'Alain Françon, de son côté, est tout sauf coquette. Tout de suite, elle rentre dans les répliques comme on enfonce un clou dans le mur. L'homme de théâtre commande, en effet, une grande entièreté de ses interprètes, appelés à camper des travailleurs à ce point conditionnés qu'ils en deviennent grotesques.

Et il y a de quoi. Le mari (Luc-Antoine Diquéro, très bête humaine) qui vient de terminer une patrouille adhère à ce point au système qu'il raconte à sa femme comment il a traqué une petite vieille qui y dérogeait. Son épouse, déjà complètement terrorisée, perd encore plus les pédales quand débarque chez elle son soi-disant frère (Abbès Zahmani, tenace et vulnérable). C'est plus que le couple n'en peut supporter.

Le nerf de la pièce réside d'ailleurs dans ce que mari et femme considèrent comme un comportement déviant dans ce monde concentrationnaire. Il faut voir la peur les saisir, s'emparer d'eux et les mener à leur propre perte pour à peu près rien. Leçon d'interprétation, lecture magistrale d'une oeuvre un peu courte dont on presse le jus d'une seule giclée.

Collaborateur du Devoir