Épopée langagière

Dans le destin du petit peuple chassé de sa terre et poussé à l'exode dont e (un roman dit) raconte l'odyssée, on pourrait projeter le visage douloureux de bien des populations humaines d'hier et d'aujourd'hui. Créée au Théâtre national de la Colline à Paris en début d'année, cette fable signée Daniel Danis suit les Azzèdiens, une communauté analphabète luttant pour sa survie, cantonnée dans des installations temporaires et obligée de partager le territoire d'une population peu accueillante.

C'est surtout le récit initiatique de J'il, désigné comme le sauveur de son peuple après une naissance aux accents mythologiques sous les bombardements — et un exploit digne d'un bébé rabelaisien! Envoyé en maison de redressement à l'adolescence, J'il subira des sévices barbares, mais il y apprendra aussi à écrire. La violence et la culture sont les deux pôles de l'expérience humaine entre lesquels le héros d'e (un roman dit) cherche son chemin. Destiné à apporter «un monde de paix», le jeune Azzèdien sera plutôt promu à la tête de l'armée de son peuple, bientôt entraîné dans une guerre territoriale contre «la Terre d'à côté», et son maire méprisant (suave Gilles David). Ce qui plonge J'il dans un conflit intérieur.

Raconté autant que joué, notamment par la voix d'une narratrice (fraîche Julie Pilod), e (un roman dit) est d'abord une épopée langagière. Dans cette guerre «mémoricide» que J'il aimerait stopper, c'est ultimement la langue — et l'écriture —, plutôt que la terre, qui porte l'identité du peuple et perpétue sa survivance. La pièce elle-même est soutenue par une langue riche, colorée, vigoureuse, parsemée de tournures archaïques, mais (sur)chargée de métaphores et de symboles.

Incarné par deux acteurs (Pierre-Félix Gravière et Éric Challier) qui l'interprètent à des âges différents, J'il est en quête de son unité. La pièce, elle, se promène entre une succession de tableaux épiques, tragiques, fantaisistes ou burlesques (dans la peau de l'irresponsable Dadagobert, les interventions du savoureux Gilles Privat offrent une distraction humoristique bienvenue), sans qu'on discerne toujours la nécessité de certaines scènes, ou les liens dramatiques.

En contrepartie, la mise en scène souple d'Alain Françon joue la carte de la sobriété. Constituée d'une série de panneaux amovibles de couleur neutre, la scénographie de Jacques Gabel fournit un terrain de jeu ouvert pour les quatorze comédiens français. Ceux-ci portent avec entrain ce voyage longuet, au souffle discontinu, mais à l'imaginaire foisonnant.