Festival de théâtre des Amériques - Simulacre d'entrevue

Biokhraphia compte parmi les petites formes théâtrales qu'accueille le Festival de théâtre des Amériques. Le genre de spectacle que la Libanaise Lina Saneh pourrait promener dans une valise tellement il requiert peu de choses. On retrouve donc sur scène un cadre de métal monté sur deux tenants, un micro sur pied, un rideau de velours rouge, un lecteur de cassettes posé sur une table et, plus tard, deux seaux et des petits flacons. C'est à peu près tout.

Tout aussi minimaliste que la scénographie se révèle le procédé autour duquel gravite cette fausse tentative d'autobiographie théâtrale. En français, Lina Saneh s'accorde une entrevue à elle-même par le biais d'une cassette sur laquelle sa voix est enregistrée. Sa propre voix l'intime de répondre à des questions que tantôt elle tourne en dérision, qu'elle se plaît à déjouer ou encore qui provoquent sa colère. Ceci l'entraîne parfois à interrompre l'enregistrement et à reprendre l'entretien, ce qui souligne naturellement son caractère fictif et le simulacre que constitue cette enfilade de questions et de réponses.

Cet entretien révèle, en creux, une situation artistique difficile, celle du Liban, où la créatrice peine à s'épanouir. Visiblement, elle s'obstine, malgré tout, à faire du théâtre «dans un pays saturé de conflits», où la censure prétend être là pour protéger les artistes d'eux-mêmes. En réaction, Saneh nous présente, si je la suis bien, un simulacre d'entrevue à la mesure d'une société qui se contente de vivre dans un simulacre de démocratie, comme si tout cela était normal. Sa réflexion peut difficilement ne pas interpeller le spectateur d'ici sur le rôle complaisant que jouent les médias relativement aux arts tout autant qu'à la vie politique.

Sur le plan du registre, Lina Saneh emploie un humour pince-sans-rire et cherche à créer, chez le spectateur, une complicité dans l'exaspération. Par moments, le désespoir ainsi que le cynisme pointent. L'auteure et actrice se montre particulièrement critique devant la futilité et le caractère réducteur avec lesquels les médias interprètent le travail des artistes. Aussi fournit-elle à la soi-disant journaliste qui l'interroge des anecdotes invraisemblables, comme celle qu'elle forge au sujet d'une petite culotte qu'elle aurait portée pendant des mois. Il faut aussi l'entendre recourir à des statistiques improbables pour établir la fréquence des relations sexuelles qu'elle a eues avec son mari.

Le tout se termine par une finale en point d'interrogation. Le spectateur est renvoyé à lui-même, ne sachant trop s'il doit applaudir, quitter la salle dans cet état d'esprit ou poursuivre la discussion à l'extérieur du théâtre. Appelons cela une esthétique de la perplexité. Autrement, Biokhraphia est surtout un spectacle dans lequel la réflexion sur soi débouche sur une critique impitoyable de l'espace public et de ses simulacres.

Collaborateur du Devoir