Théâtre - Le théâtre comme une fête

Lors de la première au Trident en 2002, le collègue David Cantin avait promis un avenir glorieux à la lecture de Wajdi Mouawad des Trois Soeurs d'Anton Tchekhov. Voilà «une très grande mise en scène qui marquera peut-être l'histoire du Trident», avait-il écrit.

Il ne croyait pas si bien dire. Trois ans plus tard, la pièce vit toujours et enchaîne les succès. Reprise au TNM en ce début d'été, elle a derrière la cravate un prix de la critique, le Masque de la meilleure production Québec 2002 ainsi qu'une soixantaine de représentations dans la capitale, en région et en France. C'est ce qu'on appelle étirer le plaisir.

Du vétéran Paul Hébert (Tchéboutykine) à la jeune Anne-Marie Olivier (Irina), les comédiens nous gâtent. La pièce est notamment défendue avec intensité par Marie Gignac, qui campe Macha, la plus révoltée des trois filles du défunt colonel Prozorov. Pour la comédienne, l'intérêt du texte réside dans son propos et son originalité. «Tchekhov a révolutionné l'écriture théâtrale avec des pièces où il ne se passe pas grand-chose, finalement, et c'est particulièrement vrai pour Les Trois Soeurs, note-t-elle. C'est une pièce sur l'utopie, les rêves qu'on ne réalisera jamais. Des rêves que, peut-être au fond, on ne veut pas réaliser, pour qu'ils restent des rêves justement. Les trois soeurs veulent repartir à Moscou et on se demande ce qui les empêche de le faire.»

On a affaire ici à une fable sur l'ennui, le rêve et la nostalgie. «Il y a un personnage qui s'appelle Verchinine qui dit à un certain moment: le bonheur n'existe pas, on ne peut qu'y rêver.» Réunis dans une maison de province, les personnages se plaisent donc à rêver seuls ou ensemble. Ils parlent, ils fêtent. Ils vivent dans un monde à part.

Une fête

Pièce chouchou des metteurs en scène, l'oeuvre a été reprise à toutes les sauces depuis sa création en 1900. Wajdi Mouawad, lui, a cherché à la départir de son vernis classique. À son bras, Les Trois Soeurs prend la forme d'une célébration. «On a essayé de la jouer, non pas comme un drame [...] mais comme une comédie ou une pièce d'action avec du rythme, ce qu'on ne soupçonnerait pas chez Tchekhov de prime abord», poursuit Marie Gignac, qui vante le «rythme arabe» de son metteur en scène. «Tout se bouscule. Il n'y a pas de temps psychologique. On est toujours dans l'immédiat, c'est très saccadé.»

Traduite par la Québécoise Anne-Catherine Lebeau en collaboration avec Amélie Brault, la pièce s'impose comme une histoire universelle. Il est question de Moscou, mais ce pourrait être Paris, Istanbul, voire Montréal. «L'histoire est intemporelle et universelle. Elle n'est pas russe à proprement parler et peut s'appliquer à toutes les époques. C'est pour cela que Wajdi a pu se permettre de la traiter avec plein d'anachronismes dans la mise en scène», poursuit-elle.

Plus d'une fois, le metteur en scène se permet de briser le quatrième mur, intégrant les spectateurs à l'ensemble. Pour lui, le théâtre n'est pas un monde d'acteurs mais d'humains. «Il nous a demandé, tout de suite en commençant le travail, de ne pas jouer des Russes du début du XXe siècle mais d'être complètement nous-mêmes, avec tout ce qui nous préoccupe aujourd'hui.» Nancy Bernier, Lise Castonguay, Jean-Jacqui Boutet, Vincent Champoux, Benoît Gouin, Ginette Guay, Steve Laplante, la soprano Michèle Motard et Richard Thériault complètent la distribution.

Les Trois Soeurs de Wajdi Mouawad

Jusqu'au 4 juin

Au Théâtre du Nouveau Monde

84, rue Sainte-Catherine Ouest