Théâtre - Saisir l'Amérique

Précisons-le d'emblée: Ce soir, l'Amérique prend son bain n'est pas une production achevée. Il s'agit cependant d'une proposition de recherche stimulante de la part du collectif féminin ironiquement dénommé Joe, Jack et John. Mais le projet aurait gagné à être creusé davantage et à s'élever un peu au-dessus de la satire facile. De la sorte, on aurait pu interroger plus substantiellement la relation ambiguë de bien des Nord-Américains à un continent qui s'est laissé apprivoiser plus facilement par les uns que par les autres. D'autant plus que l'équipe s'est inspirée de l'auteure américaine Gertrud Stein (1874-1946), qui n'a eu de cesse de fuir la banalité à toutes jambes en donnant paradoxalement aux clichés les plus éculés un semblant d'apparence logique.

En l'état, le spectacle auquel la compagnie de création nous convie au bain Mathieu, situé un peu à l'est du métro Frontenac, possède néanmoins une certaine fraîcheur. Une fois de plus, on y intègre vraiment bien des acteurs handicapés intellectuellement mais pas du tout scéniquement. Cette voie avait déjà été empruntée lors de Quand j'étais un animal (Manuel de taxidermie). Ce premier opus de la compagnie a remporté un succès inespéré lors de sa présentation, l'hiver dernier, au O Patro Vys, petite salle d'essai lovée au-dessus d'un bar du Plateau.

Plusieurs récits parallèles mais d'intérêt inégal se croisent dans Ce soir, l'Amérique prend son bain. Ceux-ci sont encastrés dans le format prévisible d'une émission de variétés à laquelle Gertrud Stein se serait prêtée. C'est le meilleur élément du spectacle. Le fougueux acteur déficient Marc Barakat y interprète avec bagout tant l'animateur que l'invitée. L'entrevue est interrompue par le feuilleton misérabiliste des Beaulieu, frère et soeur. Le mâle dépressif de la famille se montre prêt à tout pour savourer ses 15 minutes de gloire. En appoint à ces deux segments interviennent les explications schématiques de Geneviève Morin-Dupont. Ces commentaires touchant l'histoire et la géographie des Amériques, l'actrice, elle aussi atteinte de déficience intellectuelle, nous les sert, feutre à la main et petit tableau blanc à l'appui.

En gros, le spectacle oscille entre réflexion et spontanéité, dérision et remise en question des codes de représentation. Si ce dernier aspect suscite une réplique bien sentie («J'ai hâte d'être connu pour ne plus être obligé de jouer dans un show de même»), il alourdit inutilement une forme théâtrale qui se défend très bien sans cela. Le défi de Joe, Jack et John me semble maintenant être de mieux développer les thèmes qui l'intéressent. Par exemple, l'Amérique se caractérise-t-elle vraiment par son obsession de la propreté? Là-dessus, une écriture plus travaillée, évitant les raccourcis et les poncifs, paraît indispensable. Car il n'y a rien de plus difficile, au fond, que d'être judicieusement débridé.