La prochaine saison de théâtre est sauvée

La tenue de la saison 2005-2006 des plus importants théâtres du Québec est désormais assurée: les acteurs de l'Union des artistes (UDA), qui avaient entrepris en janvier une grève de signature pour tous les contrats de la prochaine saison des compagnies regroupées au sein de Théâtres associés inc. (TAI), ont en effet accepté hier les conditions d'une entente de principe intervenue la semaine dernière entre l'UDA et TAI, au terme de négociations qualifiées «d'éprouvantes».

Quelque 250 des 1100 membres du secteur Scène-dramatique réunis hier à Québec et à Montréal ont donc voté dans une quasi-unanimité pour approuver un document (valide jusqu'en 2008) qui répond de prime abord à l'ensemble de leurs revendications prioritaires: les cachets minimaux versés pour chaque représentation sont en effet augmentés, mais, surtout, les comédiens ont obtenu que soient payées séparément toutes les heures de répétition effectuées en préparation d'une production.

Jusqu'ici, le paiement de 110 de ces heures était inclus dans le cachet de représentation. À partir de maintenant, les comédiens seront payés 13 $ l'heure pour chaque heure de préparation dans la majorité des salles (ce sera 15 $ chez Jean-Duceppe, au Théâtre du Nouveau Monde (TNM) et au Centre national des arts). Trois catégories de rôle sont introduites selon l'importance de celui-ci pour déterminer combien d'heures doivent être payées au comédien: le titulaire d'un premier rôle aura automatiquement droit à 120 heures, un second à 90 heures et un troisième à 50 heures, toujours au même taux horaire. Les heures supplémentaires effectuées seront rémunérées à 150 %.

En ce qui a trait aux cachets minimaux, les comédiens portant un premier rôle dans une petite salle (le Quat'Sous, par exemple) auront droit à 100 $ par représentation s'il y en a plus de 30, et 110 $ si la pièce est jouée moins souvent. Auparavant, ce tarif minimum était de 88 $ (répétitions comprises).

Dans une salle comme le TNM (600-899 places), la grille tarifaire des premiers rôles indique maintenant 160 $ et 180 $, au lieu des 137 $ prévus par l'ancienne entente échue depuis près de deux ans. Encore ici, les tarifs sont échelonnés selon l'importance du rôle et la grosseur de la salle. Notons toutefois que les anciens cachets minimaux n'étaient que rarement appliqués, puisque chaque comédien négocie son salaire selon son expérience et sa réputation. Ainsi, l'UDA disait hier ne pas avoir voulu négocier des cachets minimaux trop excessifs, pour éviter que le seuil minimal ne devienne la norme. «On laisse une marge de manoeuvre aux comédiens et aux théâtres», indique Pierre Curzi, président de l'UDA.

Ce dernier évalue l'augmentation générale des cachets obtenus par les comédiens à «entre 7 % et 39 %». L'UDA, tout comme TAI, n'a pas pu spécifier hier ce que représentait l'ensemble des nouvelles mesures en masse salariale absolue. Le chiffre de 800 000 $ avait été avancé au cours des négociations. «Nous pourrons mieux savoir dans quelques semaines, explique la porte-parole des TAI, Marie-Thérèse Fortin, quand toutes les ententes individuelles seront signées.»

Une autre inconnue demeure, à savoir d'où ces nouvelles sommes proviendront. «On ne le sait pas, reconnaît Pierre Curzi. Peut-être d'une augmentation du prix des billets, peut-être simplement d'un réaménagement à l'interne des budgets.» Le président de l'UDA estime «possible qu'il y ait un effet de vases communicants», c'est-à-dire que les théâtres soient moins généreux dans les cachets versés puisqu'ils paieront désormais séparément les répétitions, «mais je ne suis pas convaincu que ce sera fait comme ça. On verra. La consigne qu'on a donnée aux membres, c'est de ne pas négocier des cachets de représentation» moins élevés que ceux accordés présentement. «Il faut que le tarif donné pour les répétitions soit un gain réel», dit-il.

Pour sa part, Marie-Thérèse Fortin mentionnait hier au téléphone qu'il était maintenant plus que jamais nécessaire que les théâtres aillent chercher des gouvernements «une bonification générale de leur enveloppe». «Nous n'avons pas eu de don du ciel pour répondre aux demandes. On était très loin d'une entente au départ. On a tout de même réussi à bonifier le paiement du travail des comédiens, mais la capacité de payer des compagnies n'a pas changé, elle va se traduire différemment dans le paiement des cachets.»

Elle a écarté d'emblée l'idée que les amateurs paient le prix de la nouvelle entente. «Le principe d'accessibilité est primordial à nos yeux», dit-elle. Et pas question non plus de simplement programmer des pièces comprenant de plus petites distributions. «Ce serait catastrophique de procéder ainsi, on ne ferait que déplacer le problème: les comédiens seraient mieux payés, mais il y en aurait moins.»

Nouvelle donne

Globalement, Pierre Curzi estime qu'«on vient de changer la donne de la rémunération dans le domaine du théâtre. [L'entente] permet de commercer à regarder l'exercice de la pratique théâtrale d'une manière différente, en accordant tout le respect qui est dû aux acteurs», se réjouissait-il. La comédienne Markita Boies, membre du comité de négociation, parlait de son côté «d'un beau gain pour les artistes de la scène», même si cette entente s'est négociée «difficilement». Les discussions entre les TAI et l'UDA ont en effet piétiné longtemps avant qu'un médiateur aide à résoudre la crise qui a éclaté au grand jour en janvier, quand les comédiens ont fait front commun pour refuser de signer tout contrat avec les théâtres pour la saison 2005-2006, mettant en jeu la tenue même de celle-ci.

Les prochaines semaines verront donc les agents des comédiens engagés dans une course contre la montre pour négocier tous les contrats de la saison à venir, étape indispensable à franchir avant que les diverses compagnies puissent lancer les traditionnelles campagnes de promotion et d'abonnement. Selon ce qu'il a été possible d'apprendre hier, au moins trois semaines seront nécessaires avant que les plus grandes salles puissent dévoiler ces programmations, un mois plus tard que d'habitude.