Théâtre - De belles scènes qui ne convainquent pas

De tous les romans de Nancy Huston, Une adoration est probablement celui qui semblait le plus propice à une adaptation scénique. Grâce à la forme même de cette partition prenante, où plusieurs narrateurs se succèdent et s'interrompent pour recomposer le récit de la vie, et de la mort violente, du légendaire artiste Cosmo. Il y a quelque chose d'un peu pirandellien dans cette histoire qui entrelace les voix des vivants et des morts, des personnages et de leur Auteur, tous venus témoigner, sous les yeux d'un public transformé en juge, de leur vérité, de leur vision de Cosmo. Sur la scène du TNM, ils évoquent un peu des fantômes hantant un lieu indéfini.

C'était pourtant un pari que d'incarner ce choeur aux multiples voix désaccordées. Lorraine Pintal a dû tracer son chemin dans un récit complexe, qui suivait de nombreuses pistes. À l'arrivée: un spectacle inégal, relevé par plusieurs très belles scènes, mais desservi peut-être par sa nature trop fragmentaire. Même si l'adaptation se tient bien sur le plan de l'intrigue, certains segments semblent trop peu développés pour bien s'imbriquer dans l'ensemble. C'est le cas par exemple de l'histoire du père de Cosmo (Pierre Collin), élément important du puzzle psychologique, mais un peu périphérique à l'action centrale. Malgré son fort potentiel dramatique, la grande scène entre père et fils ne suscite pas l'émotion qu'elle devrait, parce que son drame semble parachuté.

Le personnage central de Cosmo souffre aussi de cet éparpillement. Pas évident de représenter cette figure christique plus grande que nature, qui porte la souffrance du monde et la transcende à travers ses performances — il ne l'était d'ailleurs pas dans le roman, où seuls le regard et les souvenirs des autres le définissaient. Emmanuel Bilodeau, qui apparaît par intermittence (certains événements sont racontés, d'autres joués), n'a guère la chance de faire valoir la stature de cet être qui suscite adoration, vénération et jalousie. Clownesque et sensible, le comédien s'illustre pourtant dans certaines scènes où Cosmo démontre son art: il est particulièrement brillant dans son magnifique numéro tragi-comique sur les vieux amants.

Sinon, la mise en scène de Lorraine Pintal paraît un peu surchargée. On s'interroge sur la nécessité de ces projections et photographies, surtout dans une oeuvre qui célèbre l'imaginaire... Un caractère plus ludique qu'on savoure dans les scènes où Marie Tifo donne vie, avec brio, aux objets (un étang, un couteau!).

Lumineuse en amoureuse, Macha Limonchik apporte pour sa part une touche d'émotion et d'incarnation sensuelle à un spectacle qui tend à en manquer. L'énergie rêveuse de son Elke vient contraster avec l'âpreté rebelle des deux enfants, campés par une Marie-Ève Pelletier à l'aplomb étonnant et par Benoît McGinnis, juste dans un rôle cependant plus unidimensionnel. Louise Turcot défend avec une conviction remarquable la mère aigrie de Cosmo. Un personnage qui se plaint d'être injustement traitée par l'Auteur, dans un monologue qui passe habilement de la drôlerie au pathétisme.

Un autre bon moment d'un spectacle qui les accumule, sans pourtant parvenir à convaincre totalement.